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L’élevage ukrainien entre résilience et risque sanitaire

Lors d’une récente séance de l’Académie vétérinaire, Jean-Jacques Hervé, ancien conseiller du gouvernement ukrainien, a évoqué les conséquences de la guerre dans le pays sur l’activité d’élevage mais aussi sur les risques d’épidémies animales.

L’élevage ukrainien entre résilience et risque sanitaire

Alors que le conflit armé se poursuit sur le sol ukrainien, l’activité agricole, notamment l’élevage -stratégique pour le pays-, reste relativement préservée. C’est ce qu’a estimé Jean-Jacques Hervé, ancien attaché agricole en Russie et ancien conseiller technique du gouvernement ukrainien lors d’une intervention très attendue à l’Académie vétérinaire le mois dernier. Le président de la société de conseil 2JH, membre de l’Académie des sciences agricoles de Russie et des sciences agraires d’Ukraine, dispose toujours sur place d’un important vivier de connaissances aussi bien parmi les autorités qu’auprès des entreprises.
De manière générale, a rappelé Jean-Jacques Hervé, les villes sont beaucoup plus meurtries que les campagnes, qui sont relativement épargnées par le conflit. « À ma connaissance, les cultures de printemps ont pu être mises en place sans difficulté majeure, les achats de semences, de carburants ou de phytosanitaires ayant été réalisés avant le conflit », a-t-il précisé. Les pertes agricoles seraient essentiellement relevées dans la région de Kherson au sud, l’un des fronts de la guerre. « L’activité agricole et alimentaire est surtout ralentie par la perturbation des réseaux logistiques et d’approvisionnement en raison de l’envolée des prix, voire, de la pénurie de carburant ».

Prévenir les épizooties

L’élevage hors-sol (porc et volaille), l’un des points forts de l’agriculture ukrainienne avec les grandes cultures, notamment à l’export, serait également relativement préservé par le conflit. « Les effets de la crise sont relativement limités dans l’élevage porcin, le secteur disposant de ses propres souches et le flux de génétique comme de médicament depuis l’Europe continuent bon an mal an jusqu’aux élevages de naisseurs-engraisseurs », commente Jean-Jacques Hervé.

Dans le domaine avicole, l’élevage semble également tenir le choc. « Le secteur de la volaille en Ukraine, qui est très performant, est détenu pour l’essentiel par de grands groupes comme MHP, qui revendique une production de plus de 500.000 tonnes par an, ou encore Pankurchak dans l’Ouest (300.000 t), qui dispose de son propre réseau de magasin et exporte en Pologne et en Europe de l’Ouest », indique l’ancien attaché agricole à l’Ambassade de France à Kiev. Si le secteur est préservé, c’est qu’il est largement autonome et intégré. « Les principaux groupes du pays disposent d’importantes surfaces nécessaires pour l’alimentation animale, de couvoirs, de vétérinaires salariés ou employés en collaboration avec l’État, ont des accords de génétique avec les obtenteurs, etc. » Selon lui, les médicaments parviennent à destination et les entreprises ont les moyens de prévenir les épizooties.

Pression sur les produits vétérinaires 

Si l’activité d’élevage est relativement épargnée, le conflit aggrave en revanche le risque d’extension des maladies animales présentes sur le sol ukrainien. « Le motif principal de préoccupation dans ce domaine est la diffusion de la peste porcine africaine, l’Ukraine et la Russie étant fortement touchés », remarque Jean-Jacques Hervé. La peste porcine africaine (PPA) est au cœur des négociations entre les Russes et les Ukrainiens sur les contrôles à la frontière, devenus inopérants en matière vétérinaire, relève l’expert. « Malgré la situation, j’ai tendance à faire confiance à l’éthique professionnelle des vétérinaires russes et ukrainiens, que je sais très préoccupés par les contaminations aviaires ». Le danger est d’autant plus prégnant que le virus est souvent apporté par des oiseaux migrateurs venus de Turquie mais aussi depuis l’Est de l’Ukraine où se déroulent les plus violents combats. « Dans ces zones, le système de veille sanitaire est détruit et les contrôles inexistants », souligne Jean-Jacques Hervé.

À plus long terme, l’ancien responsable du Crédit Agricole en Ukraine estime que des inquiétudes pèsent sur l’accès aux médicaments vétérinaires dans la zone. Les sociétés pharmaceutiques présentes dans la région -notamment françaises- subissent en effet de fortes pressions pour renoncer à leur présence en Russie si elles veulent rester en Ukraine. « Dans le contexte actuel, il est délicat de faire comprendre que la logique industrielle des fabricants de médicaments doive l’emporter sur la logique conflictuelle et politique », analyse-t-il. « Le contrôle des maladies animales  comme la rage (bien maîtrisée par les services vétérinaires ukrainiens grâce notamment à une collaboration avec Mérieux), doit rester la priorité de tous », conclut Jean-Jacques Hervé.