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Seconde moisson, Matériel agricole, Bourgogne Franche Comté
Comité d’orientation transmission installation

“Avoir un coup d’avance”

Face à l’urgence du renouvellement des générations en agriculture, la Saône-et-Loire place la transmission au cœur de sa stratégie. Réunis à Sanvignes-les-Mines ce 26 novembre, les acteurs du Comité d’orientation transmission-installation (Coti) ont posé les fondations d’un plan collectif pour accompagner les cédants. Objectif : anticiper, structurer et tester dès 2026 le dispositif France Services Agriculture (FSA), outil national issu de la Loi d’orientation agricole.

Par Cédric MICHELIN
<B>“Avoir un coup d’avance”</B>
pict rider - stock.adobe.com
Tous les acteurs conseillent de préparer sa transmission au moins cinq ans en amont.

Dès l’ouverture, Maxime Bonnot, co-président du service Entreprises de la chambre d’Agriculture de Saône-et-Loire, a planté le décor pour renforcer l’accompagnement des transmissions et des cédants en particulier. « On sait qu’on a des chiffres alarmants en Saône-et-Loire alors tous au boulot pour accompagner au mieux les transmissions ! » a-t-il lancé, rappelant que cette thématique serait « un enjeu fort pour toute la mandature (chambre d’Agriculture, NDLR) jusqu’en 2031 ».

Ce deuxième Coti de l’année avait en effet un caractère particulier. Après celui du printemps consacré à la présentation du dispositif FSA, cette séance de novembre marquait un tournant : passer de la réflexion à la construction concrète. La cinquantaine de présents, dont une dizaine d’élèves de licence à Fontaines, ont participé à des ateliers pour faire émerger des idées concrètes à mettre en place (lire encadré).

« Pas de fatalité, mais un défi collectif »

Pour Luc Jeannin, président de la Chambre d’agriculture, la transmission doit être envisagée sans peur ni résignation. « Le mot “transmission” peut sembler angoissant, mais c’est aussi un programme stimulant devant nous », a-t-il affirmé, convaincu que « rien n’est impossible avec des jeunes prêts à s’engager et à donner de leur énergie », tout comme les moins jeunes.

Il a insisté sur la nécessité de changer le regard porté sur le métier. « Plutôt que d’entretenir la morosité, il faut remettre les choses à leur juste échelle et parler de nos métiers de la meilleure manière. On n’est pas millionnaire, mais on peut gagner sa vie en agriculture et avoir une vie familiale qui a du sens. L’agriculture a un bel avenir, à condition que les jeunes donnent le cap », rappelant que les trois quarts des élus chambre ont été renouvelés pour faire la place à des plus jeunes.

Un besoin de plus d’accompagnement

Les données MSA de 2023 confirment la pression du renouvellement. Le département compte 1.400 exploitants âgés de 59 à 64 ans. Les quelques statistiques disponibles montrent un pic de 279 agriculteurs nés en 1965 arrivant en âge de réclamer leurs droits à la retraite. Un véritable mur démographique se profile donc. Paradoxalement, dans le même temps, le Point Accueil Transmission (PAT) accompagne chaque année seulement 70 à 80 cédants contre la venue de quelque 300 porteurs de projets au Point Accueil Installation (PAI). Seuls 13 cédants ont suivi l’an dernier une formation spécifique pour préparer leur retraite et leur transmission. « On constate une faible appétence des cédants pour l’accompagnement », déplorent les membres du Coti, « alors qu’une transmission anticipée et bien préparée est un gage de réussite pour l’installation ».

Les acteurs agricoles multiplient pourtant les actions : soirées transmission avec Terre de Liens, matinales transmission avec le Crédit Agricole Centre-Est, réunions d’information retraite avec la MSA ou encore accompagnements individuels via les organisations agricoles, les centres comptables ou les banques. Mais ces démarches restent encore trop dispersées.

Une phase test pour structurer et mutualiser

La Saône-et-Loire a donc choisi d’anticiper. Dès le 2 janvier 2026, elle participera à la phase test du dispositif France Services Agriculture (FSA), pilotée par l’État dans le cadre de la Loi d’orientation agricole 2025. Ce programme national vise à accompagner 400.000 exploitations et 500.000 exploitants dans leurs démarches d’installation, de transmission ou d’évolution.

En Saône-et-Loire, le test portera spécifiquement sur la transmission, avec un échantillon de 20 cédants suivis jusqu’au 31 juillet 2026. « On veut renforcer la transmission et bâtir un plan d’action pour les cédants », explique Christine Laugâa, responsable du service transmission-installation à la Chambre d’agriculture.

Le processus comprendra plusieurs étapes : un premier accueil au PADU (Point d’Accueil Départemental Unique, nouveau nom de l’ex-PAI-PAT), où le cédant pourra s’informer sans engagement, avant de revenir pour un accompagnement individualisé avec un conseiller de son choix parmi quatre organisations. « Ce sera plus structuré, avec un fil rouge et un suivi jusqu’à la cession », précise-t-elle.

En plus de la chambre d’Agriculture, trois partenaires ont été retenus pour assurer la diversité des approches : CERFrance, Crédit Agricole Centre-Est (CACE) et Terre de Liens. L’outil de suivi Trait d’union permettra de coordonner les informations et d’assurer une continuité dans l’accompagnement lors de cette phase test.

Une approche territoriale et collective

La phase test est aussi à construire et sera déployée sur trois territoires : Autunois-Morvan, Entre Arroux Loire et Somme et Grand Charolais. L’idée est d’y organiser des journées collectives réunissant cédants, partenaires, voire collectivités locales. Ces rencontres comprendront une présentation plénière, un speed dating avec les acteurs de la transmission (banques, experts, associations foncières, etc.), puis un temps individuel pour amorcer le plan d’action de chaque cédant. « On veut faire d’une pierre deux coups », explique Maxime Bonnot. « On frappera aussi à la porte de la MSA pour articuler le dispositif avec le plan de carrière des agriculteurs, trois à quatre ans avant leur départ », car les cédants se tournent généralement en premier vers la MSA lorsqu’ils ont décidé de faire valoir leurs droits à la retraite.

Une restitution intermédiaire est prévue au Coti du printemps 2026, pour tirer les premiers enseignements et ajuster la méthode après la phase test.

Quand l’humain prend le dessus

Derrière les chiffres où les nouvelles procédures et intervenants, c’est bien la dimension humaine qui a dominé les débats. Beaucoup de cédants expriment leurs hésitations : attachement à la ferme, incertitude sur la valeur de leur exploitation ou peur de “tourner la page”. « Certains se disent prêts à céder, mais ne savent pas quoi garder ou comment fixer le prix », résume un conseiller. Des témoignages venaient confirmer et renforcer le besoin d’accompagner les cédants.

Thierry Michel, chef du service Entreprises, met en garde contre les décisions tardives : « On voit des gens dans l’âge de céder, mais dans le déni, parce qu’ils ont encore la forme. Le problème, c’est que sans filet de sécurité, un souci de santé peut tout faire basculer. Il faut avoir un coup d’avance, sinon c’est l’exploitation qui risque d’être détruite ou bradée ». Christian Bajard, président de la FDSEA, insiste lui aussi sur la dimension psychologique : « La transmission, c’est une étape de vie. Il faut savoir prendre du temps et de la hauteur sur ce projet ». Également pour la FDSEA et pour la Comcom du Grand Autunois-Morvan, Didier Talpin a constaté parfois un fossé générationnel : « Lors d’une soirée installation, on avait des jeunes de 20 ans face à des cédants de 60 ans. Il y a un vrai problème de dialogue entre générations », sans prendre parti.

Accélérer et innover, car dans 3-4 ans il sera trop tard

En fin de journée, Luc Jeannin a salué « la dynamique collective » née de ce travail commun. « Des actions ont été menées, mais il faut maintenant accélérer et innover. Dans trois ou quatre ans, beaucoup auront déjà cédé dans de mauvaises conditions », a-t-il prévenu. Tous s’accordent sur un constat : la transmission agricole ne doit plus être subie, mais anticipée.« C’est maintenant qu’il faut agir », conclut Maxime Bonnot. « Préparer sa transmission, c’est aussi préparer son avenir. »

Encadré

Les pistes issues des ateliers de travail

Les groupes de travail réunis lors du COTI ont formulé plusieurs propositions concrètes pour améliorer la préparation et la réussite des transmissions en Saône-et-Loire :

- Mieux décrire les fermes : créer un outil de description standardisé des exploitations (SAU, bâtiments, logement, équipements…) pour clarifier ce qui est transmissible.

- Former à la communication positive : proposer des ateliers de présentation pour aider les cédants à valoriser leur ferme — son histoire, ses atouts, son potentiel — ou à déléguer cette communication à un professionnel.

- S’inspirer de réussites locales : diffuser des témoignages de transmissions réussies afin de montrer les conditions concrètes de réussite et rassurer les futurs cédants.

-  Favoriser le lien humain : multiplier les rencontres entre cédants et candidats à l’installation, mais aussi renforcer les liens avec les lycées agricoles et les structures de formation (stages, visites, immersions).

-  Accompagner le cheminement personnel : prévoir un accompagnement humain pour aider le cédant à se projeter, à se poser les bonnes questions, à envisager l’après.

-  Créer un rôle de tuteur neutre : instaurer un médiateur ou référent impartial chargé de fluidifier les relations entre cédant et repreneur.

-  Passer du discours à l’action : développer les outils d’expérimentation comme les stages de transmission, les GAEC à l’essai ou le dispositif Start’Agri.

-  Mettre en place des incitations financières : envisager des aides fiscales ou sociales, par exemple une réduction de cotisations MSA au trimestre, pour encourager les cédants à s’engager dans un accompagnement structuré.