Aléas climatiques et économiques
Comment faire face ?
L’élevage est un secteur où les aléas tant climatiques qu'économiques peuvent avoir de lourdes conséquences sur le résultat des exploitations. A l'Inra de Clermont-Theix, l’unité de recherche sur les herbivores (URH) modélise le fonctionnement de différents systèmes d’élevage pour estimer l’impact des chocs éventuels et évaluer l’intérêt de systèmes innovants.
Sécheresse, explosion du prix des matières premières ou de l’énergie, crises sanitaires... L’activité d’élevage - fragilisée par les prix bas du lait et de la viande - est très exposée aux divers aléas qui peuvent la toucher. En plus des progrès techniques, de l’organisation des filières ou des mesures d’aides publiques, l’adaptation des stratégies de production apparaît comme un moyen complémentaire de rendre les résultats des exploitations plus stables face aux risques.
Quel compromis trouver entre un niveau de production plus rémunérateur et l’incertitude due aux charges afférentes ? Comment gérer l’alimentation du bétail en fourrage face au risque climatique ou à la volatilité du prix des céréales ? Pour répondre à ce type de questions, les chercheurs de l’URH, l’unité de recherche sur les herbivores de l'Inra de Clermont-Theix, ont travaillé sur un niveau d’approche particulièrement complexe à modéliser, celui de la ferme d’élevage (voir encadré).
Deux études récentes illustrent l’apport de cette démarche.
Dans le cas d’un élevage de bovins allaitants, les chercheurs ont cherché à évaluer la sensibilité des résultats économiques aux aléas climatiques et observer quelles décisions de production pourraient les optimiser. Ce type d’exploitation possède le plus souvent des productions végétales qui constituent la principale ressource alimentaire du troupeau. Une chute brutale de leurs rendements peut entraîner une pénurie alimentaire pour les animaux. Or, ces cultures sont rarement irriguées et sont donc exposées aux risques de sécheresse.
Ajustements tactiques
Dans pareils cas, les éleveurs ont plusieurs possibilités pour limiter leurs pertes. Ils peuvent réduire la taille du troupeau (ventes précoces) ou restreindre temporairement la ration des animaux. Autre solution, modifier l’offre alimentaire en gérant les surfaces fourragères ou en adaptant les achats et ventes d’aliments (fourrages, concentrés). La complexité des interactions mises en jeu dans ces processus d’ajustements n’a pas effrayé les modélisateurs. Claire Mosnier, chercheuse de l’équipe Economie et gestion de l’exploitation d’élevage (EGEE) à l’URH, en témoigne : « notre modèle est le premier à prendre simultanément en compte les décisions tactiques concernant la taille et la composition du troupeau, la composition et le niveau énergétique des rations mais aussi la gestion des stocks de végétaux, les quantités fauchées et l’assolement ». De quoi s’approcher de la réalité. C’est ce qu’ont pu vérifier les chercheurs en constatant la bonne corrélation de leurs simulations avec les observations réalisées sur vingt-cinq exploitations entre 2000 et 2006.
Forts de ce succès, ils ont ensuite introduit un aléa climatique dans leur modèle en faisant varier les rendements des productions végétales de plus à moins 60 %. Les ajustements qui conduisent aux meilleurs profits ont été calculés dans chaque cas pour un même contexte de prix et d’aides de la Pac. Pour des baisses de rendements de -30 %, les éleveurs ont intérêt à conserver le niveau de production tout en jouant sur l’offre alimentaire. Des ventes forcées de jeunes génisses sont en revanche nécessaires dans les cas plus sévères.
Autre enseignement, les pertes dues à un aléa climatique se répercutent plusieurs années durant et ne sont pas compensées par les gains des bonnes années. En augmentant la fréquence des événements extrêmes, le changement climatique pourrait donc fragiliser les exploitations au point de provoquer des faillites. Toutefois, la constitution de stocks de sécurité, non prise en compte ici, atténuerait cet effet. Les chercheurs pensent introduire un module de probabilité d’occurrence des chocs climatiques afin d’évaluer ce risque. Ils fourmillent d’autres idées : par exemple, des indicateurs environnementaux (CO2, méthane, biodiversité, consommation d’énergie) pourraient être couplés au modèle. Cela permettrait d’alimenter également le programme européen Animal Change (lire à ce sujet notre édition du 11 mars en page 9) destiné à concevoir les systèmes d’élevages durables du futur.
Extension du domaine de la lutte
Dans un autre projet de modélisation, les chercheurs se sont intéressés à un élevage ovin allaitant biologique en système innovant. Le but était de valider l’hypothèse selon laquelle une segmentation des périodes de reproduction pourrait sécuriser les exploitations face à des aléas sur le prix de la viande ou sur les composantes de la productivité numérique du troupeau, éléments clés de la rentabilité.
L’élevage biologique est en effet soumis à un cahier des charges qui restreint les moyens d’agir sur le milieu (fertilisation chimique, antibiotiques, traitements hormonaux…). Il est donc plus exposé que l’élevage conventionnel aux incertitudes techniques, économiques ou sanitaires.
Par ailleurs, ces éleveurs limitent souvent leurs charges en faisant coïncider les périodes de forts besoins alimentaires du troupeau avec le cycle de l’herbe. Cette pratique a pour effet de limiter les périodes d’accouplements entre brebis et béliers, joliment appelées sessions de lutte, à une ou deux par an. Les ventes de carcasses se font donc également sur une durée limitée. Ceci est peu compatible avec les besoins de la filière et rend les profits plus sensibles aux fluctuations de prix.
Les chercheurs ont simulé deux systèmes comportant soit deux soit quatre sessions de lutte par an et ont ensuite introduit des variations de prix, de fertilité, de prolificité ou de mortalité. Pour ce faire, Marc Benoît, responsable de l’équipe EGEE, dispose du modèle OSTRAL qu’il a développé dès 1990 et qui a été sans cesse complété et amélioré depuis. Des observations réalisées pendant huit ans sur un troupeau expérimental biologique de l’URH a permis de paramétrer les données d’entrées pour ce cas précis. Comme prévu, les chercheurs ont noté une moindre sensibilité du système à quatre sessions pour certains aléas.
Le troupeau y étant scindé en plusieurs lots, un choc ponctuel touche une moindre proportion d’animaux. D’autre part, les sessions de lutte supplémentaires permettent de recycler plus rapidement les brebis qui sont ressorties "vides" de la session précédente. Enfin, le fractionnement des ventes réduit la variabilité du prix moyen de vente qui apparaît comme le principal vecteur de fluctuation des résultats de l’exploitation. En contrepartie, une plus grande utilisation de concentrés rend cette conduite plus sensible au prix des céréales.
Ces résultats doivent être ensuite validés par une expérimentation système. Mais cette dernière devra aussi éclairer les chercheurs sur d’autres points comme le souligne Marc Benoît « En élevage, il est difficile de modéliser le facteur travail car les pratiques sont très diversifiées. L’expérimentation à venir nous permettra de savoir si cette conduite plus complexe est supportable en terme de charge mentale et de temps de travail ».
Des fermes modélisées
Les modèles qui simulent le fonctionnement global d’une ferme placée sous diverses contraintes sont dits "bioéconomiques". Ils décrivent à la fois le comportement économique des éleveurs (achat et vente d’aliments, vente d’animaux…) et les composantes techniques des exploitations (reproduction et alimentation des animaux, production des prairies, des cultures…). Véritables carrefours de la connaissance, ils mettent en cohérence les nombreuses données issues des différentes approches de recherche : expérimentations analytiques sur un point technique précis, expérimentations « systèmes » et observations sur le long terme de réseaux d’élevage. Ces fermes "in silico" sont donc fortement ancrées dans le réel afin d’explorer au mieux le champ des possibles. En retour, les modèles nourrissent les expérimentations en permettant d’identifier des points critiques, de pré-valider des hypothèses ou d’aider à construire des protocoles de recherche. Autre aspect important, ils peuvent servir aux exercices prospectifs en simulant les impacts d’une évolution de la conjoncture ou des mesures de politique agricole.
Quel compromis trouver entre un niveau de production plus rémunérateur et l’incertitude due aux charges afférentes ? Comment gérer l’alimentation du bétail en fourrage face au risque climatique ou à la volatilité du prix des céréales ? Pour répondre à ce type de questions, les chercheurs de l’URH, l’unité de recherche sur les herbivores de l'Inra de Clermont-Theix, ont travaillé sur un niveau d’approche particulièrement complexe à modéliser, celui de la ferme d’élevage (voir encadré).
Deux études récentes illustrent l’apport de cette démarche.
Dans le cas d’un élevage de bovins allaitants, les chercheurs ont cherché à évaluer la sensibilité des résultats économiques aux aléas climatiques et observer quelles décisions de production pourraient les optimiser. Ce type d’exploitation possède le plus souvent des productions végétales qui constituent la principale ressource alimentaire du troupeau. Une chute brutale de leurs rendements peut entraîner une pénurie alimentaire pour les animaux. Or, ces cultures sont rarement irriguées et sont donc exposées aux risques de sécheresse.
Ajustements tactiques
Dans pareils cas, les éleveurs ont plusieurs possibilités pour limiter leurs pertes. Ils peuvent réduire la taille du troupeau (ventes précoces) ou restreindre temporairement la ration des animaux. Autre solution, modifier l’offre alimentaire en gérant les surfaces fourragères ou en adaptant les achats et ventes d’aliments (fourrages, concentrés). La complexité des interactions mises en jeu dans ces processus d’ajustements n’a pas effrayé les modélisateurs. Claire Mosnier, chercheuse de l’équipe Economie et gestion de l’exploitation d’élevage (EGEE) à l’URH, en témoigne : « notre modèle est le premier à prendre simultanément en compte les décisions tactiques concernant la taille et la composition du troupeau, la composition et le niveau énergétique des rations mais aussi la gestion des stocks de végétaux, les quantités fauchées et l’assolement ». De quoi s’approcher de la réalité. C’est ce qu’ont pu vérifier les chercheurs en constatant la bonne corrélation de leurs simulations avec les observations réalisées sur vingt-cinq exploitations entre 2000 et 2006.
Forts de ce succès, ils ont ensuite introduit un aléa climatique dans leur modèle en faisant varier les rendements des productions végétales de plus à moins 60 %. Les ajustements qui conduisent aux meilleurs profits ont été calculés dans chaque cas pour un même contexte de prix et d’aides de la Pac. Pour des baisses de rendements de -30 %, les éleveurs ont intérêt à conserver le niveau de production tout en jouant sur l’offre alimentaire. Des ventes forcées de jeunes génisses sont en revanche nécessaires dans les cas plus sévères.
Autre enseignement, les pertes dues à un aléa climatique se répercutent plusieurs années durant et ne sont pas compensées par les gains des bonnes années. En augmentant la fréquence des événements extrêmes, le changement climatique pourrait donc fragiliser les exploitations au point de provoquer des faillites. Toutefois, la constitution de stocks de sécurité, non prise en compte ici, atténuerait cet effet. Les chercheurs pensent introduire un module de probabilité d’occurrence des chocs climatiques afin d’évaluer ce risque. Ils fourmillent d’autres idées : par exemple, des indicateurs environnementaux (CO2, méthane, biodiversité, consommation d’énergie) pourraient être couplés au modèle. Cela permettrait d’alimenter également le programme européen Animal Change (lire à ce sujet notre édition du 11 mars en page 9) destiné à concevoir les systèmes d’élevages durables du futur.
Extension du domaine de la lutte
Dans un autre projet de modélisation, les chercheurs se sont intéressés à un élevage ovin allaitant biologique en système innovant. Le but était de valider l’hypothèse selon laquelle une segmentation des périodes de reproduction pourrait sécuriser les exploitations face à des aléas sur le prix de la viande ou sur les composantes de la productivité numérique du troupeau, éléments clés de la rentabilité.
L’élevage biologique est en effet soumis à un cahier des charges qui restreint les moyens d’agir sur le milieu (fertilisation chimique, antibiotiques, traitements hormonaux…). Il est donc plus exposé que l’élevage conventionnel aux incertitudes techniques, économiques ou sanitaires.
Par ailleurs, ces éleveurs limitent souvent leurs charges en faisant coïncider les périodes de forts besoins alimentaires du troupeau avec le cycle de l’herbe. Cette pratique a pour effet de limiter les périodes d’accouplements entre brebis et béliers, joliment appelées sessions de lutte, à une ou deux par an. Les ventes de carcasses se font donc également sur une durée limitée. Ceci est peu compatible avec les besoins de la filière et rend les profits plus sensibles aux fluctuations de prix.
Les chercheurs ont simulé deux systèmes comportant soit deux soit quatre sessions de lutte par an et ont ensuite introduit des variations de prix, de fertilité, de prolificité ou de mortalité. Pour ce faire, Marc Benoît, responsable de l’équipe EGEE, dispose du modèle OSTRAL qu’il a développé dès 1990 et qui a été sans cesse complété et amélioré depuis. Des observations réalisées pendant huit ans sur un troupeau expérimental biologique de l’URH a permis de paramétrer les données d’entrées pour ce cas précis. Comme prévu, les chercheurs ont noté une moindre sensibilité du système à quatre sessions pour certains aléas.
Le troupeau y étant scindé en plusieurs lots, un choc ponctuel touche une moindre proportion d’animaux. D’autre part, les sessions de lutte supplémentaires permettent de recycler plus rapidement les brebis qui sont ressorties "vides" de la session précédente. Enfin, le fractionnement des ventes réduit la variabilité du prix moyen de vente qui apparaît comme le principal vecteur de fluctuation des résultats de l’exploitation. En contrepartie, une plus grande utilisation de concentrés rend cette conduite plus sensible au prix des céréales.
Ces résultats doivent être ensuite validés par une expérimentation système. Mais cette dernière devra aussi éclairer les chercheurs sur d’autres points comme le souligne Marc Benoît « En élevage, il est difficile de modéliser le facteur travail car les pratiques sont très diversifiées. L’expérimentation à venir nous permettra de savoir si cette conduite plus complexe est supportable en terme de charge mentale et de temps de travail ».
Des fermes modélisées
Les modèles qui simulent le fonctionnement global d’une ferme placée sous diverses contraintes sont dits "bioéconomiques". Ils décrivent à la fois le comportement économique des éleveurs (achat et vente d’aliments, vente d’animaux…) et les composantes techniques des exploitations (reproduction et alimentation des animaux, production des prairies, des cultures…). Véritables carrefours de la connaissance, ils mettent en cohérence les nombreuses données issues des différentes approches de recherche : expérimentations analytiques sur un point technique précis, expérimentations « systèmes » et observations sur le long terme de réseaux d’élevage. Ces fermes "in silico" sont donc fortement ancrées dans le réel afin d’explorer au mieux le champ des possibles. En retour, les modèles nourrissent les expérimentations en permettant d’identifier des points critiques, de pré-valider des hypothèses ou d’aider à construire des protocoles de recherche. Autre aspect important, ils peuvent servir aux exercices prospectifs en simulant les impacts d’une évolution de la conjoncture ou des mesures de politique agricole.