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Agrioccasions, les occasions agricoles
Agriculture biologique

Espoir ou supercherie ?

Mardi 17 janvier à Davayé, les BTS Viti-œno du lycée viticole avaient
invité l’agronome d’AgroParisTech, Marc Dufumier pour qu’il donne son
avis sur « le bio : espoir ou supercherie ? ».
Par Publié par Cédric Michelin
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Généralement, il y a LA bio pour l’agriculture biologique et LE bio pour l’économie de l’agriculture biologique. Devant les élèves de Davayé et de Cluny, Marc Dufumier a fait le lien entre ces deux sciences et a réglé ses comptes avec quelques autres…
Marc Dufumier plantait le décor d’emblée : l’AB « répond à un cahier des charges aujourd’hui européen, uniformisé et revu à la baisse (agro-environnementalement, ndlr) d’un point de vue français ». Lui plaide pour « le revoir à la hausse », pour ne pas avoir que des obligations de moyens mais aussi avoir des obligations de résultats. Car, jusqu’à présent, « la question reste légitime » de savoir si les aliments AB sont effectivement de meilleures qualités (santé, environnement, gustative…) comme ils s’affichent en référence à une agriculture conventionnelle. « Ce débat a souvent lieu au niveau idéologique, il faut revenir aux enjeux », expliquait ce chercheur. Et ce ne sera pas une mince affaire : « nourrir une population française croissante avec des terres constantes… produire davantage n’est pas une idée complètement fausse ».
Produire plus donc « par unité de surface mais sans dommage pour l’environnement », voilà le défi pour le bio aussi, n’hésite pas à dire Marc Dufumier, loin de la décroissance malthusienne. La durabilité, selon Marc Dufumier, impose surtout de « ne plus mettre en péril le potentiel productif ». Une vraie difficulté dans un monde à la concurrence exacerbée, imposant une productivité énergivore compétitive. L’agro-économiste cherche donc des réponses réalistes.

Course en avant



Il met d’ailleurs en garde contre toute récupération politique : « il ne s’agit pas stigmatiser les agriculteurs qui ont fait ce qu’on leur a demandé. Mais le client a changé. C’est la grande distribution » qui a orienté la production, à travers l’agro-industrie. Ce fut le déclin de la polyculture-élevage et l’aire de la spécialisation (taylorisation) et des monocultures, ne craignait-il pas de lancer dans ce fief viticole.
Ces dernières années, même spécialisés et productifs, « les agriculteurs quittent le métier car leurs revenus ne leur permettent plus de vivre et de travailler dignement », dénonce-t-il. Il voit là les prémices de la fin du système agricole né à la fin de la seconde guerre mondiale, où les ressources en matière première énergétique étaient abondantes et peu chères. Au XXIe siècle, « les prix des intrants - engrais azotés, phosphatés, pétrole…- augmentent plus vite que l’inflation moyenne ou les prix agricoles », analyse-t-il, avant de trancher : « l’économie va nous imposer des systèmes plus résilients ».

L’erreur génétique



Cet agronome critiquait alors une autre discipline : « la recherche génétique est peut-être une des erreurs qu’on paiera le plus cher ». Pourquoi ? Pour lui, ce fut « une fausse bonne idée que de vouloir trouver des plantes qui transforment (photosynthèse) le mieux l’énergie gratuite du soleil en énergie alimentaire (sucre, amidon, alimentation…) et ensuite, de faire de même avec les animaux de ferme ». Les scientifiques se sont en effet concentrés sur l’obtention de variétés dites "améliorées" à « haut rendement photosynthétique ». Les sélectionneurs et les semenciers - privés comme publics - ont alors investi des millions d’€ avec une exigence « compréhensible » de les amortir, voir de les rentabiliser pour les multinationales.
Problème, les généticiens « ont supprimé les gènes spécifiques pour un lanterneau local » car les essais - pour être inscrits au catalogue des variétés autorisées – se faisaient « dans un écosystème simplifié à l’extrême », loin des réalités terrains (sangliers, insectes, maladies, « faucheurs »…). Résultat, désormais, c’est le territoire entier qui tend vers ces conditions expérimentales : « zéro chenille, zéro insecte, zéro cailloux… », plaisantait, amer, Marc Dufumier. Visiblement en colère, il prévenait, « préparez vous, à Paris des études circulent, le glyphosate sera comme l’atrazine, on vous le supprimera brutalement ! »

Coincés par l’agro-industrie



Il continuait dans la critique du système : « les agriculteurs se sont retrouvés coincés entre une filière amont perdant de la biodiversité adaptée et une filière aval, agro-industrielle, exigeant les moindres coûts pour rentabiliser les investissements ». Les polyculteurs-éleveurs faisaient pourtant un « bon usage » des ressources naturelles renouvelables, surtout concernant les cycles chimiques. « A défaut d’urine aujourd’hui, on met de l’urée et de l’ammonitrate alors que l’air est composé de 95 % d’azote ! », incrimine-t-il. « A cout d’énergie fossile, on a tout faux » aujourd’hui.
« Dans les comptabilités d’exploitation, la baisse du taux d’humus des sols n’apparaît jamais, pourtant c’est un capital qui s’épuise chaque année en France et qui se traduit par des coûts accrus en chimie et protection des sols ».

Faire transpirer les plantes



Se voulant avant tout constructif, il listait les défis de l’agriculture de demain. « Il faut des plantes ayant des échanges gazeux avec l’air, un sol poreux, grâce aux vers de terre, pour que l’eau s’infiltre et reste dans la couche arable pour re-fabriquer de l’humus dans le sol. L’agriculteur doit faire transpirer ses plantes », signe d’une photosynthèse. « Je ne veux plus voir un rayon de soleil tombé à terre ne servant pas » à faire de la biomasse. Il préconise une « agriculture hyper moderne associant, dans un même champ, des cultures différentes », couvrant les sols en permanence, même dans un champ de maïs ou une parcelle de vigne. Il ne s’interdisait d’ailleurs pas d’imaginer un jour voir des OGM bio ! Les dogmes tombaient les uns après les autres…
Et de revenir à sa spécialité, l’agronomie où il souhaite « réassocier élevage et cultures ; l’urine des animaux doit rejoindre l’humus de la paille ». Et d’égrener : protéines, légumineuses, rotations de cultures, circuits courts, haies… une « agriculture écologiquement intensive ». Le département de Saône-et-Loire a tout pour constituer un modèle économique et environnemental innovant. « Il est temps de s’interroger sur les bons usages des ressources qui ne coûtent rien ». Néanmoins, il est conscient que cette « agriculture savante » est également compliquée à comprendre et nécessitera de désapprendre des pratiques.
Et de conclure : « je ne plaide pas pour le bio, mais c’est ce système qui se rapproche le plus d’une agriculture écologiquement intensive. Il faudra pourtant revoir aussi l’AB car la bouillie bordelaise, c’est pas génial. Donnons-nous quarante ans pour y arriver, fixons un cap. Je plaide pour réorienter la politique française vers des IGP protégés bio ».




Kyoto bat Doha



A ceux qui croient à l’agrandissement et à la productivité, Marc Dufumier met en garde : « s’agrandir ici, c’est ringard. Les firmes s’agrandissent maintenant en Ukraine, en Roumanie… Le blé compétitif intensif est là bas », sans aides « en perfusion ».


Pour cet homme d’influence, Marc Dufumier de confesser : « Il faut régler d’abord le libre échange : l’OMC et son cycle de Doha. Sur ce sujet, Michel Barnier (justement Commissaire européen en charge du marché intérieur actuellement, ndlr) m’écoutait, Bruno Le Maire non. Dacian Ciolos voudrait, mais ne peut proposer de révolution verte à l’Europe, sans perdre sa crédibilité. On peut remettre des barrières douanières aux frontières de l’Europe. Avec les juristes de Jean-Louis Borloo, alors ministre de l’Ecologie, nous avions compris que les accords de Doha ne pèsent pas lourds face aux accords de Kyoto. Mais ils ont une faiblesse, les libéraux des Etats-Unis d’Amérique ne l’ont pas ratifié Kyoto ».


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