L'Europe divise pour déréguler les marchés
Vendredi 10 février à Beaune, les représentants des vignerons en Europe, en France et en Bourgogne –respectivement Efow, Cnaoc et CAVB– avaient en effet invité tous les élus de Bourgogne à venir les soutenir dans le combat contre la disparition des droits de plantation viticole. Une cinquantaine d’élus seulement avaient fait le choix politique de se déplacer ; bien souvent des proches du milieu viticole. D'autres, plus volontaires (Conseil régional, Camval...), s'affichaient clairement –aux côtés des producteurs et de l'économie locale– contre la décision "ultralibérale" européenne votée juste avant la crise mondiale.
Priorité absolue !
Car les conséquences de cette libéralisation du secteur viticole se feront ressentir sur l’ensemble des entreprises de la région, tous secteurs économiques confondus… tant Bourgogne et viticulture sont deux mots indissociables de nos jours. Un combat économique, social, environnemental, mais aussi symbolique !
Loin de s'opposer bêtement ou de vouloir vivre en autarcie, la Bourgogne a une histoire qui a largement démontré son « ouverture » à l’économie de marché. Son agriculture –et particulièrement sa viticulture– « baigne » même dans la mondialisation et ses vins sont autant d'ambassadeurs. « Malgré tout, la libéralisation du commerce a besoin de régulation. En viticulture, nous avons des outils de régulation de la production, en amont des marchés », rappelle le viticulteur de Prissé, par ailleurs secrétaire général de l'Union viticole de Saône-et-Loire.
Sans débouché, 50.000 ha de vignes plantables !
À l’heure actuelle, le marché des Bourgognes est relativement « équilibré ». Il bénéficie encore de cette régulation. Pour la seule Bourgogne, sur les trois départements producteurs de vins, 29.000 ha sont occupés par de la vigne sur les quelque 59.000 ha potentiellement "plantables". Élargi à la "Grande Bourgogne", il faut rajouter un potentiel de 18.000 ha.
En Europe (464.800 ha plantés en production AOC en 2011), les chiffres sont astronomiques : un million d’hectares de vignes pourraient théoriquement être libres d’être plantés du jour au lendemain. La production pourrait ainsi tripler de volume !
« Imaginez la réaction des marchés. Quand sera-t-il de l’adéquation offre/demande ? ». Le sénateur-maire de Beaune, Alain Suguenot donnait sa réponse sans tarder : « un nivellement des prix par le bas ».
Au sein de la filière, les avis sont partagés. Le négoce viticole français est favorable à cette libéralisation. Mais ici, le négoce bourguignon (Fneb) n’est globalement pas pour. Eux aussi verraient de puissants investisseurs venir financer des plantations massives : en plaine, à proximité des aires d’appellations (AOC) et en Europe centrale.
En Bourgogne, cette « délocalisation » de la vigne –qui retournerait en plaine– s’accompagnerait certainement de « pratiques industrielles », pour accélérer le retour sur investissement et la prise de part de marché aux acteurs historiques. Cette concurrence aurait fatalement une influence sur l’image des vins, sur le tourisme en Bourgogne et sur la concurrence. « La Bourgogne a fait sa réputation sur ses vins et ses paysages. C’est donc l’ensemble du territoire qui en pâtirait ».
La Commission a peur
Pour Pascal Bobillier-Monnot, directeur de la Cnaoc, l’administration de la Commission européenne ne veut pas revenir sur cette décision (voir encadré ci-dessous). Aussi s'active-t-elle, comme en 2008, « à diviser les États producteurs de vins en mettant sur la table un paquet d’argent (chaptalisation, moûts, distillation…) », et ce en fonction des revendications de chaque pays producteur.
De plus, dans l’Europe à 27 pays, les pays non-producteurs de vin sont majoritaires et, sur ce sujet, ils en profitent pour négocier des contreparties dans d’autres secteurs économiques... Les négociations à 27 sont donc incertaines et le resteront vraisemblablement jusqu’au vote final.
Reste que –affaiblie par la crise financière et, avec la montée de l'eurosceptisisme– la Commission européenne a « peur des réactions » en France, à la veille des élections présidentielles françaises… Une opportunité donc d'enlever cette épée de Damoclès administrative en se mobilisant et en faisant en sorte que tous les élus et responsables de Bourgogne votent cette déclaration avant la fin du mois.
Un calendrier serré
L’objectif est de parvenir, d’ici aux élections présidentielles, à obtenir du ministre de l’Agriculture Bruno Le Maire qu’il s’implique à Bruxelles auprès des États membres encore indécis, pour le maintien des droits de plantation. « Le calendrier est très serré. Il faut que nous obtenions la majorité qualifiée des ministres de l’Agriculture de l’Union européenne avant les élections présidentielles », indique Pascal Bobillier-Monnot, directeur de la Cnaoc.
Autre échéance déterminante : fin 2012, « une date qui nous obsède », le Parlement européen et le Conseil des 27 voteront formellement sur la Pac à mener à partir de 2014.
L’Association nationale des élus de la vigne et du vin (Anev) a recueilli 1.100 signatures de conseils municipaux opposés à la libéralisation. Certaines villes –comme Épernay en Champagne– ont fait figurer sur leur site Internet une déclaration contre la libéralisation des plantations.
« La partie n’est pas gagnée »
Pourquoi se mobiliser, alors même que le commissaire européen à l’Agriculture, Dacian Ciolos, vient d'accepter que l’Europe rouvre le débat sur les droits de plantation –à la demande de treize États membres– et cela alors que le sujet avait été tranché par la Commission en 2008 dans le sens de l’abolition et de la libéralisation des plantations ? « Tout le monde est d’accord sur la thématique de la régulation, mais si vous regardez concrètement, vous ne verrez pas d’outil proposé ». Mais surtout, « la partie n’est pas gagnée » car la Commission ne veut pas entendre parler d’une remise en cause de la libéralisation du secteur viticole, y voyant un précédent qui pourrait remettre en cause les orientations décidées quant aux quotas laitiers et sucriers...
Il manque encore cinquante voix au Conseil pour que les opposants à l’abolition des droits de plantation obtiennent la majorité qualifiée. Les treize États qui se sont prononcés pour le maintien totalisent 205 voix sur 255 nécessaires. Les professionnels cherchent à rallier les derniers pays producteurs de vin encore hésitants –la Bulgarie et Malte– et à obtenir le soutien de pays agricoles non producteurs de vin comme la Pologne, la Belgique, la Finlande ou encore la Lituanie, pays producteurs de lait et de sucre, lesquels peuvent avoir intérêt à s’opposer à la libéralisation de ces secteurs)...