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« L'Europe n'est pas parfaite, mais la pire erreur serait d'en sortir »

Découverte / À l'initiative des sections régionales lait et environnement, une vingtaine d'agriculteurs d'Auvergne-Rhône-Alpes est allée à Bruxelles les 12 et 13 janvier. Objectif : mieux appréhender les méandres des institutions européennes et mesurer la puissance du lobbying.

Par Sophie Chatenet
« L'Europe n'est pas parfaite, mais la pire erreur serait d'en sortir »
©FRSEA Aura
La délégation d'Auvergne-Rhône-Alpes en séminaire à Bruxelles.

Le voir pour le croire. C'est à cet exercice que se sont prêtés des agriculteurs de la région, membres de la section régionale laitière et environnement de la FRSEA Auvergne-Rhône-Alpes, les 12 et 13 janvier, en poussant les portes des institutions européennes à Bruxelles. Si, pour la plupart d'entre eux, il ne faisait aucun doute que l'Europe était une machine complexe, ils n'imaginaient pas qu'elle l'était à ce point avec tout ce que cela implique en matière d'organisation, de ramification, de tractation et d'inertie… « Une machine de guerre » qui carbure aux compromis et où les lobbyistes ont pignon sur rue, résume Didier Bonnard, éleveur laitier à Saint-Martin-en-Haut dans le Rhône. « Nous avons pu assister à une réunion de la commission agriculture. Des sujets sont travaillés durant des mois et des mois. Chaque pays, chaque parti défend son bout de gras ».

Un théâtre d'alliances

« Franchement, assister au débat c'était très prenant, nous avions envie d'intervenir. La bagarre est rude entre tous les pays et les partis politiques. Il y était question de géopolitique, d'économie, de social… Ils y vont argument contre argument avec un niveau de débat impressionnant », raconte Géraud Bruel, éleveur laitier à Prunet dans le Cantal. Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que les lois mettent du temps à émerger. L'Europe constitue donc un théâtre d'alliances où « pour sauver une cause, on en sacrifie une autre », où la meilleure défense n'est pas forcément l'attaque mais un dossier bien ficelé et surtout partagé. « Jérémy Decerle et Céline Imart, nos députés européens français que nous avons rencontrés nous l'ont dit à plusieurs reprises : à l'échelle européenne, l'important est de ne pas avoir raison tout seul. Il faut trouver des alliés », témoigne Stéphane Joandel, président de la section régionale laitière et de la commission régionale environnement.

L'Europe, un bouc émissaire facile

L'éleveur laitier de la Loire, à l'initiative de ce séminaire européen, estime que ces deux jours d'immersion ont été bénéfiques pour mieux comprendre la complexité des combats à mener loin des caricatures et des explications un peu trop simplistes dont les élus français sont friands. « Quand, il y a un souci dans notre pays, c'est toujours la faute de l'Europe ». Mais la réalité est beaucoup plus nuancée. « On le savait déjà un peu mais on a bien mesuré que la France est championne de la surtransposition des règles et des normes en tout genre. Il y a des leviers pour faire bouger les lignes, y compris en France », poursuit Géraud Bruel. Pour influer sur le débat européen, il y a un préalable : il faut être à Bruxelles. La nature ayant horreur du vide, des ONG environnementalistes ont vampirisé l'espace, y compris médiatique, tenant des positions parfois extrêmes faisant de l'élevage l'ennemi public N°1. C'est ainsi que la politique du Green Deal a pu avancer à pas de géant lors de la dernière mandature européenne. « Fort heureusement, les choses sont en train de bouger, grâce notamment aux actions de lobbying menées par le syndicalisme auprès des députés. L'élevage a retrouvé de la considération », se félicite Lionel Guy, éleveur laitier et producteur de porcs à Saugues-en-Margeride en Haute-Loire. « Nous avons rencontré le député belge Benoît Cassard, qui est aussi éleveur. Le fait qu'un éleveur siège au Parlement est un plus pour l'élevage car n'oublions pas que si l'Europe nous paraît loin, elle a des impacts directs et très concrets sur nos exploitations », poursuit l'éleveur. Un sentiment partagé par l'ensemble de la délégation. « Que ce soit dans un objectif d'autonomie alimentaire ou d'agronomie, l'Europe a enfin mesuré l'importance de l'élevage de ruminants. C'est un changement de position salutaire », estime Stéphane Joandel. Des ONG, comme l'Union internationale pour la conservation de la nature, qu'ont rencontré les agriculteurs d'Auvergne-Rhône-Alpes, évoluent aussi dans leur position, comprenant que la nature à l'état pur sans production a ses limites. « Ils ont enfin pris conscience que là où il y a des prairies, les sols sont nourris », complète Didier Bonnard.

Sortir de l'Europe : une aberration

Mais reconnaître les aménités positives de l'élevage européen tout en signant un accord de libre-échange avec le Mercosur a quelque chose de paradoxal, vécu comme une injustice légitime par les éleveurs. « Nous avons croisé un député irlandais qui nous a remerciés d'avoir voté non contre le Mercosur. C'est politique ce dossier-là, il y a des tractations invisibles, mais je suis persuadé qu'il y a matière à peser sur les décisions. Certes, l'Europe n'est pas parfaite, mais la pire erreur serait d'en sortir », poursuit l'éleveur rhodanien. À ce titre, l'échange que les agriculteurs ont eu avec Malgorzata Verset du Conseil national des chambres d'agriculture polonaises a été particulièrement éclairant. « On l'oublie un peu trop facilement mais l'Europe nous protège de la guerre. Elle, elle sait ce qu'elle doit à l'Europe à l'heure où Poutine et Trump sont à nos portes », raconte Géraud Bruel. Le climat géopolitique qui n'a jamais été aussi incertain depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale incite à la prudence : « Sortir de l'Europe serait une aberration. Le repli sur soi n'a jamais fait une bonne politique », conclut Stéphane Joandel.

Sophie Chatenet