« La DNC accélère la décapitalisation, mais n’en est pas la cause »
L’économiste Thierry Pouch répond aux théories qui établissent un lien de causalité entre la ratification de l’accord entre le Mercosur et l’Union européenne (UE), la décapitalisation du cheptel bovin français et l’apparition de la dermatose nodulaire contagieuse (DNC) dans l’Hexagone.
Est-il possible d’établir un lien entre la signature officielle du traité de libre-échange entre l’UE et le Mercosur, et l’apparition de la dermatose nodulaire contagieuse (DNC) en France ?
Thierry Pouch : « Les théories du complot ont toujours existé. Mais sur ce sujet, il est essentiel de s’appuyer sur des faits datés. L’accord a déjà été signé une première fois en 2019, sous la Commission Juncker. Des désaccords environnementaux et l’arrivée au pouvoir du président brésilien Jair Bolsonaro ont ensuite gelé le processus de mise en application. La signature officielle de l’accord a finalement eu lieu en décembre 2024. Sa validation à l’unanimité par l’ensemble des commissaires de la Commission européenne a été actée en septembre dernier. Nous sommes désormais dans la phase de ratification, avec le Parlement et le Conseil. »
Une seconde théorie évoque une décapitalisation volontairement orchestrée par l’État français. Que répondez-vous à cette affirmation ?
T. P. : « Cela fait dix ans que le cheptel bovin français diminue : il était déjà fragilisé bien avant la signature de l’accord UE-Mercosur. Les élevages bovins danois, néerlandais, allemands ou belges connaissent d’ailleurs la même tendance depuis plusieurs années. En 2023, le gouvernement néerlandais a même demandé aux éleveurs de réduire le cheptel laitier, afin de diminuer les émissions de gaz à effet de serre. Cette décision politique avait déclenché d’importantes mobilisations agricoles dans le pays, qui se sont ensuite propagées en Pologne contre l’importation de blé, de sucre et de viande de volaille ukrainiens. La décapitalisation du cheptel français n’a donc pas attendu l’arrivée de la DNC pour s’amorcer : le mouvement est enclenché depuis longtemps. L’émergence de la DNC accélère ce processus, mais n’en est pas la cause. Rappelons qu’aucune théorie similaire n’avait circulé au moment de la grippe aviaire, alors même que cette crise sanitaire avait conduit à l’abattage de 20 millions de volailles françaises, ce qui constitue aussi une forme de décapitalisation. Et cela, dans un contexte où la France est déficitaire sur ses échanges avicoles depuis 2005 ».
Comment interprétez-vous la volonté de l’UE de multiplier les accords de libre-échange ?
T. P. : « Les coûts de production au Brésil sont environ 40 % inférieurs à ceux pratiqués en France. La restauration hors domicile a donc intérêt à importer de la viande brésilienne, malgré les incertitudes que cela fait peser sur l’étiquetage. Cette logique commerciale et économique explique que l’UE multiplie les accords de libre-échange, quitte à fragiliser son agriculture pour importer à moindre coût. Mais cette stratégie lui permet également de moins produire et d’importer à un coût plus favorable, avec un effet direct : faire émettre ses gaz à effet de serre par d’autres pays. N’oublions pas qu’au cours de ses négociations commerciales, l’UE cherche avant tout à affirmer sa puissance normative. D’où un problème de cohérence. Lors de la signature de l’accord avec la Nouvelle-Zélande, celle-ci s’est par exemple engagée à respecter les accords de la COP21 de 2015. Le Mercosur, en revanche, y est plus réticent. Or, il n’est pas cohérent de demander la fin de la déforestation liée à l’élevage brésilien tout en continuant d’importer massivement la viande issue de cet élevage ».