« La filière porcine est en train de mourir ! »
Pour mieux mesurer le degré de cette incertitude, il convient d’abord de dépeindre la situation nationale et européenne de la viande porcine. Premier constat dressé par Bruno Charbouillot, tandis que la production porcine française tend à stagner, des pays de l’Europe du nord ont dopé leur production. En tête l’Allemagne qui, en doublant son volume en l’espace de quinze ans, est devenue le plus gros producteur de porcs européen (50 millions de porcs produits, soit le double de la France). Un concurrent très sérieux qui bénéficie d’un certain nombre d’avantages. A commencer par la taille des élevages, lesquels se sont restructurés, dépassant les 500 truies voire 1.500 – 2.000 quand la France tourne à 150 à 160 truies en moyenne. Face à la concurrence, les allemands ont aussi pour eux « un certain sens du commerce ». Le président de Techniporc pointe une autre particularité propre aux pays nord-européens ; celle d’avoir su coupler des élevages de porcs à des unités de production de biogaz. Une diversification complémentaire rendue très rentable dans ces pays, ce qui renforce sans doute la bonne santé des élevages porcins, sans compter la précieuse caution environnementale que revêt la transformation d’effluents en énergie verte.
Dépassée par l’Allemagne
En comparaison de cela, le contexte franco-français fait plutôt pâle figure. « Ici, la production porcine est figée et sa compétitivité s’effondre », déplore Bruno Charbouillot. De fait, avec un parc de bâtiments vieillissant (20 à 30 ans d’âge pour bon nombre d’entre eux), la filière française s’est faite dépasser en termes de performances par ses concurrents nord-européens. La situation est encore plus marquée en Saône-et-Loire avec des constructions datant des années 70 – 80. Or aucun nouveau projet n’est à recenser dans le département : pas de création d’élevage, pas d’installation, pas de renouvellement/transmission ni même de rénovation, constate le président de Techniporc. Le scénario « d’une production qui se meurt », décrit ce dernier.
Le zèle franco-français
Au regard de son homologue allemand, la production porcine nationale souffre de plusieurs handicaps édifiants. A commencer par la réglementation environnementale qui, dans sa déclinaison française, semble avoir voulu faire du zèle par rapport à la réglementation européenne. « Dans la procédure des installations classées soumises à autorisation, les seuils sont nettement plus bas en France », fait remarquer Bruno Charbouillot. A cela, il faut ajouter des délais d’instruction des dossiers de trois à quatre années en France, sans compter les spécificités juridiques nationales qui font qu’un dossier peut être remis en cause, même une fois que l’autorisation ait pourtant été donnée… curiosité qui ne serait pas envisageable en Allemagne, semble-t-il. Cette complexité réglementaire et juridique est du pain béni pour les opposants aux projets. Chaque enquête publique est une porte ouverte pour les pétitionnaires. Et ces derniers semblent de plus en plus nombreux, qu’ils soient animés par des craintes de voisinage ou bien par des considérations plus idéologiques.
Courage politique ?
En Saône-et-Loire aujourd’hui, les deux seuls projets d’évolution d’élevages existants doivent faire face à des procédures conflictuelles qui durent depuis plusieurs années. Tout deux sont combattus par des associations voire des collectivités. Dépôts de plaintes, recours au tribunal administratif, autorisations annulées, enquêtes publiques renouvelées, permis de construire attaqués… : ces procédures sont particulièrement éprouvantes pour les éleveurs. Indépendamment du préjudice moral de se voir constamment stigmatisé, ce sont de lourds frais d’avocat pour se défendre, fait remarquer Bruno Charbouillot. Des moments d’incertitude aussi quand les élevages voient les autorisations qu’ils croyaient acquises remises en cause et que le préfet prend un arrêté provisoire d’autorisation. Dernièrement, les deux dossiers saône-et-loiriens ont une nouvelle fois fait l’objet de dépôts de plaintes ou de recours. Pour le président de Techniporc, à force d’acharnement on pourrait arriver au démantèlement pur et simple de ces élevages. Démantèlement dont le coût reviendrait à l’Etat, lequel aurait autorisé, à tort, les élevages à produire...
En tout cas, « ce climat ne suscite pas les vocations », constate Bruno Charbouillot.
« Nous sommes face à un problème d’image de marque de la production vis-à-vis de l’environnement ». Le responsable craint aussi que ces affaires retentissantes ne « donnent des idées » à de nouveaux opposants, en porcs, mais aussi dans d’autres productions comme la volaille. Ce sont des précédents inquiétants pour l’économie du département, estime Bruno Charbouillot. Si du côté des responsables professionnels, on alerte depuis des années sur ce problème de société, le président de Techniporc déplore le « peu de courage politique » des élus sur cette question.
Nouvelle flambée du prix des céréales
La procédure d’autorisation n’est pas le seul handicap de la filière française. Le porc n’échappe pas au phénomène de réduction des marges avec des prix des matières premières qui flambent et des coûts alimentaires difficiles à répercuter sur les prix de vente. « Notre dernière bonne année, c’était il y a dix ans ! », confie Bruno Charbouillot. Le prix de vente était alors de 1,63 € le kilo de carcasse. Il est descendu dès 2002 pour se tasser aux alentours de 1,30 € les années suivantes. « A ce prix là, ça n’était plus possible d’investir dans des bâtiments plus performants », commente le président de Techniporc. La flambée du prix des céréales de 2007-2008 a durement impacté les exploitations. Après une accalmie en 2009-2010, une nouvelle flambée des cours frappe la campagne actuelle. Elle se traduit aujourd’hui par une augmentation de près de 100 € par tonne d’aliment. « Pour compenser cette hausse du coût de production, il fallait vendre les carcasses 30 à 35 centimes d’€ de plus le kilo soit 1,60 €. Cette répercussion vient enfin d’avoir lieu, mais avec six mois de retard », explique Bruno Charbouillot. Et même si le prix du porc vient de retrouver son niveau d’il y a dix ans, les éleveurs expriment une grosse inquiétude vis-à-vis de la sécheresse de ce printemps. « Une nouvelle augmentation du prix du blé de cent euros n’est pas impensable », redoute le président de Techniporc.
Un aval qui se porte pourtant bien…
Le partage des marges est une vraie question en production porcine. Pendant que la santé économique des exploitations porcines devenait catastrophique – 30 à 35 % des élevages serait en faillite dans l’ouest du pays, le prix à la consommation de la viande de porc a doublé, indique Bruno Charbouillot. Et il est frappant de constater qu’au même moment des opérateurs de l’aval se portent très bien… Pour le président de Techniporc, à la différence de ce que recherche l’association de producteurs saône-et-loirienne, les grosses coopératives de l’ouest de la France ont privilégié le volume au détriment du prix. Une stratégie qui conduit les éleveurs à la faillite et qui risque de compromettre le potentiel de production français. « Demain, la France pourrait devenir déficitaire et devoir acheter du porc à l’étranger », alerte Bruno Charbouillot. Sans compter que pour les gros industriels de la salaison, considérant la viande de porc comme un vulgaire minerai, il n’est pas question de s’interdire un approvisionnement sur des pays tiers. Ce secteur est en effet le seul qui n’a pas signé l’accord visant à étendre le cahier des charges « VPF » à l’ensemble des utilisations de la viande de porc, indique le président de Techniporc.
Le coup de grâce en 2013 ?
Pour couronner le tout, de nouvelles normes sur le bien-être animal entreront en vigueur le 1er janvier 2013 pour les élevages de truies. Concrètement, ces dernières ne devront plus être entravées mais laissées en liberté dans les bâtiments. Cette nouvelle disposition réglementaire obligera à transformer la plupart des porcheries naisseuses du département, ce qui veut dire « investissement, construction et bien sûr nouvelles tracasseries administratives ! ». Risquant de provoquer « la fermeture de nombreux élevages, avec peut-être la perte de 50 % des truies », cette perspective pourrait bien être le coup de grâce pour la production porcine départementale. Un scénario qui affaiblirait toute la filière viande locale, redoute Bruno Charbouillot.