Les réseaux sociaux, nouveau terrain de lutte agricole
Face aux critiques, aux rumeurs et à la méfiance grandissante, les agriculteurs ont investi les réseaux sociaux pour reprendre la parole. Sylvain Brunier, historien et sociologue au CNRS, et Baptiste Kotras, sociologue à l’Inrae, sont auteurs de l’étude « Un hashtag contre l’agribashing », publiée en 2024, qui met en lumière les « contre-mobilisations agricoles ». Analyse d’un phénomène qui a transformé le débat public sur l’agriculture.
Pendant des décennies, l’agriculture s’est toujours discutée entre pairs : syndicats, chambres d’agriculture, ministère… Un débat professionnel et technique qui n’avait historiquement jamais dépassé la sphère agricole et politique. « Très rapidement, les controverses ont emmené l’agriculture sous le feu des projecteurs. Elle est devenue un enjeu de débat public », explique Sylvain Brunier. Et pour cause : « Il y a eu un réel tournant dans les années 1990, 2000 et jusqu’à aujourd’hui. Différentes questions et controverses ont mis l’agriculture au centre des débats », poursuit-il.
De la crise de la vache folle au débat numérique
Ce tournant s’incarne lors de la crise de la vache folle, dans les années 1990. « À cette époque, d’un seul coup, les conditions de production, la question de l’élevage, de la manière dont on nourrit les animaux, toutes ces questions qui étaient considérées comme techniques et qui concernaient seulement les agriculteurs, sont devenues des questions qui ouvrent le journal de 20 heures », affirme le sociologue. Le phénomène s’est ensuite poursuivi avec les débats environnementaux, puis les polémiques sanitaires liées à l’utilisation des pesticides, et enfin les préoccupations autour du bien-être animal. « Les pratiques agricoles se sont retrouvées au cœur de l’espace médiatique. Certes, ces quatre grandes causes ne s’attachent pas uniquement à la question agricole, mais de fait, la production agricole en est une composante importante. » Les sujets autrefois traités avec discrétion ou au sein d’arènes professionnelles sont ainsi devenus l’apanage du grand public et, par ricochet, des critiques. « Ce qui peut aussi donner l’impression ou le sentiment que l’agriculture se retrouve très souvent sous le feu de la critique et des fausses infos, mais le débat s’est tellement étendu que les tendances sont rendues à grande échelle. » Ce basculement a donc ouvert la porte à de nouveaux acteurs : ONG, journalistes, influenceurs, citoyens… Sur Twitter, Facebook ou Instagram, des voix multiples s’expriment, et le débat se déplace dans des arènes moins contrôlées. Les critiques y prennent souvent la forme de campagnes virales ou de messages accusateurs, où se mêlent données scientifiques, expériences personnelles et convictions politiques. C’est aussi le terreau des rumeurs.
Quand les agriculteurs reprennent la parole
Face à la multiplication des critiques, une partie du monde agricole a décidé de réagir. « Le sentiment général, c’est d’avoir perdu la main sur ce qui se dit du métier », observe Sylvain Brunier. Dès le début des années 2010, des agriculteurs, techniciens ou salariés du secteur se regroupent en ligne pour défendre leur vision du métier. C’est l’émergence du hashtag #agribashing, devenu symbole d’un ras-le-bol. « Dénoncer l’agribashing a été une manière de créer l’unité autour d’un sentiment d’injustice », explique Baptiste Kotras. Autour de ce mot-clé s’est formé un collectif, France AgriTwittos, qui a vu le jour entre 2016 et 2017 et qui prône une « communication positive ». L’objectif étant de ne plus seulement répondre à la critique, mais d'expliquer. « C’est une version plus lisse de l’agriculture, comme activité moderne, technique, qui s’adresse surtout au grand public. Les agriculteurs se sont dit qu’il fallait expliquer au public, car il s’exprimait sur un sujet qu’il ne connaissait pas », poursuit le chercheur. Désormais, sur YouTube, des « agri-youtubeurs » racontent leur quotidien : semis, récoltes, réparations de machines, choix techniques… « C’est une communication délibérément pacifique, qui cherche à donner une bonne image du secteur », ajoute le sociologue à l’Inrae. Une façon de faire contrepoids aux récits anxiogènes et de montrer la réalité du terrain. Mais ces prises de parole ne garantissent pas toujours le dialogue. « Les réseaux sociaux sont rarement des espaces de discussion au sens noble du terme », souligne Sylvain Brunier. « Ils mettent beaucoup d’informations en circulation, mais ne créent pas forcément de l’apaisement. » Mais dans un sens comme dans l’autre, ce nouveau traitement médiatique de l’agriculture a un effet réel sur les politiques publiques. Pour les deux chercheurs, cette visibilité accrue a tout de même un effet positif : elle oblige chacun à préciser ses arguments. « Les critiques deviennent plus fines, les défenseurs plus pédagogues », estime Baptiste Kotras. Le débat reste conflictuel, mais plus réflexif. « La société s’est emparée collectivement des questions agricoles, et les agriculteurs, eux, s’en saisissent à leur tour pour dire qui ils sont et pourquoi ils le font. »
Charlotte Bayon
Baptiste Kotras