« Pensez à vos sols en souffrance »
À Fontaines, les étudiants-apprentis du CFA agricole de Saône-et-Loire avaient choisi un sujet à la hauteur des inquiétudes du moment : la gestion durable des sols. Toute la journée du 20 mai, conférences et ateliers se sont succédé autour des couverts végétaux, de l’agropastoralisme, des milieux humides ou encore de la biodiversité des terres agricoles. Mais dès la première intervention de la matinée, le ton a été donné.
Face aux étudiants en BTS Acse et Bac Pro, Bertrand Pauffard n’a pas livré un cours d’agronomie classique. Le conseiller indépendant intervenant en Côte-d’Or et dans l’Yonne a préféré parler « avec ses mots à lui », loin du langage académique, multipliant les images concrètes, les comparaisons mécaniques et les avertissements directs. Pendant plus d’une heure, il a défendu une vision très vivante du sol, oscillant entre pragmatisme agricole, pédagogie de terrain et philosophie agronomique.
Dès les premières minutes, Bertrand Pauffard a tenu à remettre les choses dans l’ordre. Oui, les couverts végétaux sont liés à la directive nitrates et à la PAC. Oui, les agriculteurs doivent respecter des obligations réglementaires. Mais pour lui, l’essentiel est ailleurs. « Maintenant, on oublie et on passe à la technique », a-t-il insisté presque avec soulagement devant les étudiants.
Le conseiller a alors déroulé sa propre lecture du couvert végétal. Historique d’abord, avec les prairies permanentes ou les forêts. Spontané ensuite, comme ces friches industrielles qui finissent par redevenir boisées. Puis agronomique et technique, la partie qui l’intéresse véritablement. Car derrière les couverts, Bertrand Pauffard voit surtout une réponse à l’épuisement progressif des sols.
« Faire de la poussière avec des herses rotatives n’est pas forcément dans l’air du temps », a-t-il lâché avec une forme d’agacement, avant de citer l’agronome Sarah Singla et l’exemple de la Mésopotamie (actuellement zone autour de l'Egypte berceau de naissance du blé, NDLR) devenue désertique. Plus loin, il a martelé avec conviction : « Plus on va végétaliser, plus on va créer de la pluie ».
« Vos sols sont défoncés » : un discours volontairement frontal
Pendant toute la conférence, l’intervenant a cherché à rendre l’agronomie concrète. Usant de la métaphore mécanique, pour lui, les légumineuses deviennent « l’essence du sol ». Les graminées jouent le rôle « d’huile moteur ». Les crucifères, elles, servent à « faire respirer le sol » grâce à leurs racines pivots capables de fissurer les horizons compactés. Une manière volontairement imagée de faire comprendre le fonctionnement biologique des terres agricoles.
Au-delà des métaphores, Bertrand Pauffard a surtout insisté sur les bénéfices très pratiques des couverts végétaux. Selon lui, un couvert bien conduit peut restituer entre 20 et 60 unités d’azote à la culture suivante. « Aujourd’hui, avec les prix des engrais et carburants qui flambent, ça peut représenter jusqu’à 120 euros de l’hectare » d'économisés, a-t-il calculé devant les étudiants.
Mais pour le conseiller, réduire les couverts à une simple question d’azote serait une erreur. Il a longuement expliqué leur rôle dans la mobilisation du phosphore ou de la potasse, dans la limitation de l’érosion et surtout dans la protection des sols face aux extrêmes climatiques. « Quand vous déchaumez en plein juillet-août à 40 degrés, vous tuez la microfaune et la microflore », a-t-il regretté. À l’inverse, il a rappelé que les parcelles couvertes résistent mieux aux fortes pluies désormais plus fréquentes.
Très vite, la conférence a pris un ton beaucoup plus direct. Bertrand Pauffard n’a pas hésité à secouer les futurs agriculteurs. « Vos sols sont défoncés », a-t-il lancé frontalement en évoquant plusieurs décennies d’agriculture intensive, les tassements liés aux matériels lourds et les rotations trop courtes. Selon lui, la situation impose désormais « une réflexion de fond » sur les systèmes de culture.
Cette réflexion commence par une série de questions simples mais souvent oubliées : quel est l’état réel du sol ? Quelle est sa teneur en matière organique ? Est-il compacté ? A-t-il besoin d’azote ou au contraire doit-il en évacuer ? « La question oubliée, c’est toujours : où en sont mes sols ? », a-t-il insisté.
L’intervenant a également dénoncé les recettes toutes faites souvent véhiculées sur les réseaux sociaux ou dans certaines démonstrations techniques. « N’achetez pas des solutions toutes faites », a-t-il prévenu avec insistance. Selon lui, chaque exploitation possède ses propres contraintes de sol, de climat, de matériel ou d’élevage. « Posez la question à vos parents, vos grands-parents », a-t-il conseillé aux étudiants, rappelant que l’observation reste au cœur de l’agronomie.
Sur la question du travail du sol, Bertrand Pauffard a également affiché une ligne très claire. Pour lui, la logique doit redevenir verticale. « Arrêtez de travailler les sols horizontalement », a-t-il presque exhorté à les réfléchir aussi verticalement. Il critique les passages répétés d’outils agressifs et préfère miser sur les racines des plantes pour restructurer naturellement les profils compactés. Luzerne, trèfle ou radis structurateurs deviennent alors des alliés capables de « recoloniser » les horizons profonds.
« Cassez les habitudes, cassez les codes »
Dans cette logique, le conseiller a défendu des pratiques parfois encore marginales dans certaines exploitations. Il a notamment évoqué le semis de couverts par drone dans les céréales encore sur pied. « Ça coûte 30 euros de l’hectare, comme sortir un tracteur aujourd’hui », a-t-il affirmé pour convaincre les étudiants d’« ouvrir leurs esprits ».
Le ton employé pendant toute la conférence oscillait constamment entre mise en garde et encouragement. « Si vous faites des couverts par contrainte, ça ne marchera pas. Si vous les faites par passion, là vous commencez à devenir agronomes », a-t-il lancé avec enthousiasme.
Cette franchise a particulièrement marqué les échanges avec les étudiants. À une question sur les tassements provoqués par les matériels lourds, Bertrand Pauffard a immédiatement pointé le problème du poids des machines. « Arrêtez de faire les barbos (expression signifiant faire le beau, NDLR) avec des tracteurs énormes », a-t-il ironisé, avant de rappeler que « le sol est un matelas ». Pour lui, toute la gestion de l’exploitation doit désormais intégrer cette réflexion sur le rapport poids-puissance des machines utilisées.
L’intervention a aussi permis d’illustrer la diversité des situations agricoles. En évoquant l’exploitation d’un éleveur présent dans la salle, Bertrand Pauffard a montré qu’un système avec beaucoup de fumier et des rotations intégrant du trèfle incarnat ne se raisonne pas comme une exploitation céréalière exportant toutes ses pailles. « Chaque cas est différent », a-t-il rappelé.
À plusieurs reprises enfin, le conseiller a cherché à rassurer les étudiants sur la complexité du sujet. « Cela fait quinze ans que je fais ce métier et je pense qu’à la fin de ma carrière je n’aurai compris que 5 % des sols », a-t-il reconnu avec humilité. Une manière aussi de rappeler que l’agronomie reste avant tout une science de l’observation et de l’adaptation permanente.
Avant de conclure, Bertrand Pauffard a lancé un dernier appel à la jeune génération agricole : « Cassez les habitudes, cassez les codes ». Derrière les conseils techniques sur les couverts végétaux, c’est finalement une autre manière de regarder les sols qu’il est venu défendre à Fontaines : moins comme un simple support de production que comme un capital vivant qu’il faut reconstruire pour continuer à produire demain.
Cédric Michelin
Pendant sa conférence, Bertrand Pauffard a détaillé les différentes familles de couverts végétaux et leurs fonctions agronomiques. Selon lui, le choix des espèces doit toujours répondre à un objectif précis : restructurer le sol, capter ou restituer de l’azote, produire de la biomasse, nourrir des animaux ou encore casser les rotations culturales.
Les légumineuses : « l’essence du sol »
Le conseiller décrit les légumineuses comme des plantes capables de capter l’azote de l’air pour le restituer ensuite au sol. Elles participent aussi à la structuration des terres et à l’activité biologique.
Parmi les espèces citées pendant la conférence :
- luzerne ;
- trèfle d’Alexandrie ;
- trèfle violet ;
- trèfle incarnat ;
- trèfle blanc ;
- trèfle squarrosum ;
- trèfle de Micheli ;
- vesce commune ;
- vesce de printemps ;
- vesce d’hiver ;
- pois de printemps ;
- pois d’hiver ;
- féverole de printemps ;
- féverole d’hiver ;
- lentille ;
- mélilot ;
- fenugrec.
Les crucifères : « l’oxygène du sol »
Les crucifères sont présentées comme des plantes structuratrices grâce à leurs pivots capables de fissurer les horizons compactés. Elles jouent aussi un rôle dans la captation de l’azote présent dans le sol.
Espèces évoquées :
- moutarde ;
- moutarde blanche ;
- moutarde brune ;
- radis chinois ;
- radis structurateur ;
- navette fourragère ;
- cameline ;
- roquette.
Les graminées : biomasse et alimentation du sol
Pour Bertrand Pauffard, les graminées apportent surtout de la biomasse et de la matière organique. Elles nourrissent les sols grâce à leurs racines et participent à l’activité biologique.
Espèces citées :
- seigle ;
- avoine d’hiver ;
- avoine de printemps ;
- avoine brésilienne ;
- triticale ;
- moha ;
- ray-grass italien ;
- ray-grass anglais ;
- ray-grass hybride ;
- sorgho fourrager.
Les autres familles : casser les rotations
Le conseiller a également insisté sur l’intérêt d’introduire d’autres espèces afin de diversifier les rotations et limiter certaines maladies.
Espèces mentionnées :
- phacélie ;
- sarrasin ;
- tournesol ;
- lin oléagineux ;
- niger.
Au fil de la conférence, Bertrand Pauffard a aussi rappelé l’intérêt des mélanges multi-espèces afin de mixer systèmes racinaires, biomasse aérienne et fonctions agronomiques selon les objectifs recherchés sur chaque exploitation.