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Agrioccasions, les occasions agricoles
Thérèse Debatisse

Portée par la vie

Alors que la FNSEA vient de publier "Histoires des femmes en campagne",
le souvenir alerte et la spontanéité intacte, Thérèse Debatisse revient sur ces temps de combat qui a mené à l’émancipation.
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Palladuc. Jour d’hiver. Ici le ciel est bas, mais pas autant que dans ces plaines du Nord où l’horizon finit par se confondre avec le sol...
Elle se souvient de ça. De la couleur de la terre aussi, noire de fertilité.
Thérèse Debatisse n’est pas nostalgique. Elle a simplement conservé la mémoire de cette terre qui l’a vu naître, grandir et s’épanouir. Aînée d’une famille d’agriculteurs de sept enfants, elle rejoint ses parents sur la ferme à l’âge de 16 ans, un brevet élémentaire en poche. Les capacités de la jeune fille étaient certaines, si bien que le corps professoral aurait souhaité qu’elle poursuive ses études, mais « mon père et ma mère avaient besoin de bras sur la ferme, ça coulait de source, c’était le travail qui commandait ».
Le contexte aussi favorisait qu’on cultive l’esprit de groupe. « Le Nord était une région très occupée physiquement. Les Allemands logeaient dans les fermes. C’était une époque de lutte où les groupes familiaux devaient se bagarrer pour le travail, l’alimentation, le quotidien ». Des évènements de cette nature façonnent à coup sûr un caractère et une volonté. C’est à ce moment là que Thérèse participe à ses premières réunions locales de Jeunesse agricole catholique féminine (JACF). Elle y trouve un merveilleux moyen pour rompre l’isolement, pour échanger, pour faire avancer les conditions de vie de chacune. C’est dans ces lieux de paroles, qu’on apprenait comment rendre les maisons au confort rudimentaire plus habitables, où qu’en présence d’un médecin, on échangeait sur la relation homme femme mariés, avec un objectif : construire une vie de famille épanouie. « Un sens concret était donné aux paroles bibliques ».

Suivre un chemin


Entraînée par ce vent de progrès et poussée par les autres qui reconnaissent en elle une certaine aptitude au rassemblement, même si modestement elle s’en défend, Thérèse gravit les échelons de la JACF, pour se retrouver à 24 ans secrétaire général du mouvement national. Il n’y avait pas de calcul, juste une volonté inscrite au plus profond de soi « de vouloir faire quelque chose de sa vie ».
Et ce quelque chose ne passait pas forcément d’emblée par le mariage. La jeune femme a encore envie de se trouver : « ça étonnait, car c’était se lancer dans une vie incertaine, pas construite ». Ça inquiétait aussi, son père notamment, pourtant ouvert et familier de l’engagement syndical.
Alors Thérèse doute, elle a peur, mais ne recule pas devant cette mission qui l’appelle. A la tête de la JACF, le chantier est titanesque. En 1950, le mouvement est déjà une organisation de masse. Le journal "Jeunes rurales" dans lequel écrit Thérèse tire à 150.000 exemplaires. Encore aujourd’hui, elle se souvient de cet engouement pour mener les femmes vers le progrès : « les femmes devaient être au four et au moulin en permanence. Il fallait donc rationnaliser cette vie à la maison, et cela passait entre autres par le progrès ».
Ces cinq années de secrétariat général de la JACF font voir du pays à Thérèse et lui font multiplier les rencontres. L’une d’entre elles sera décisive. Elle a 29 ans, il en a 26, elle est investie dans la JACF, lui vient d’arriver dans les instances nationales de la Jeunesse agricole chrétienne, il s’appelle Michel Debatisse. Les valeurs humanistes et progressistes en partage, ils se marient en 1956. De leur union naîtra une petite fille en 1957, Véronique. Entre temps, Thérèse s’installe à Palladuc, au cœur de la montagne dans le Puy-de-Dôme. Elle y découvre une campagne qui n’a que très peu d’atomes crochus avec celle qu’elle a connue, mais s’adapte. « J’avais choisi de venir ici ». Alors de petits pas en petits pas, elle fait son nid. Toujours à demi-mot pour ne pas froisser les gens d’un pays qui désormais est le sien, elle concède: « à l’époque quand je voyais comment on vivait ici, je revoyais ce que mon père me racontait de son enfance, de sa jeunesse ». Le décalage était important, les conditions dures, mais la jeune femme avait l’habitude du travail de la ferme.

Vivre avec…


La cohabitation, tant décriée par certaines, Thérèse ne l’a pas mal vécue. « Ma belle-mère était tellement gentille. Les aménagements se sont faits progressivement ».
Elle comprend cependant les blocages d’autres jeunes femmes et estime que « cette cohabitation a freiné l’évolution de la vulgarisation ». Toutes les femmes étaient avides de prendre leur place dans la ferme, et pas seulement derrière les fourneaux. « Je me souviens d’une personne à une réunion qui se heurtait au refus de sa belle-mère de tarir momentanément les vaches, gage pourtant d’une lactation plus abondante à terme ».
Son désir de progrès toujours chevillé au corps, après les travaux du matin, elle arpente les routes de la montagne thiernoise sur sa mobylette pour animer des groupes de vulgarisation. Au même moment, l’investissement syndical de son mari grandit. Les allers-retours Palladuc-Paris se font de plus en plus nombreux. Il est moins présent à la ferme, Thérèse doit composer, mais elle n’a jamais eu le sentiment de sacrifier quelque chose, « on faisait les choses ensemble ». Qu’un journaliste vienne interviewer Michel, et Thérèse avait elle aussi droit au chapitre.
C’est probablement parce qu’elle a partagé ses combats qu’elle a supporté ses absences. Alors bien sûr, il y a eu des moments plus durs que d’autres, parfois des accrochages, « mais la vie serait tellement morne si elle était toujours facile ». Foi de Flamande adoptée par la patrie des bougnats !




"Histoire des femmes en campagne"


A travers des témoignages d'agricultrices émouvants et bouleversants par leur réalisme et leur sincérité, "Histoire des femmes en campagne" nous dit combien leur rôle a été déterminant dans la mutation de l'agriculture. Publié dernièrement par la FNSEA, cet ouvrage aborde sous l'angle historique, l'évolution de la place des femmes dans le monde agricole. Aujourd'hui, un tiers des chefs d'exploitation est une femme. Souvent gestionnaire de l'entreprise, elle participe pleinement aux orientations et décisions concernant la ferme, elle choisit sa vie professionnelle et prend une part active aux activités sociales et sociétales du monde rural.
Prix : 25 euros.



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