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Agrioccasions, les occasions agricoles
Secteur laitier

Préparer la fin des quotas

Le secteur laitier rassemble le quart des exploitations agricoles
françaises, et joue un rôle territorial conséquent, y compris dans les
zones de montagne. Depuis une dizaine d’années, les réformes
successives de la Politique agricole commune (Pac) modifient la manière
dont les pouvoirs publics interviennent pour soutenir cette activité.
Mis en œuvre en 1984, les quotas laitiers seront supprimés en 2015. Les
recherches menées au sein de l’Unité Lereco (Laboratoire d’études et de
recherches économiques) à l'Inra d'Angers-Nantes ont pour but, d’une
part, d’évaluer les implications économiques de ces changements et,
d’autre part, d’identifier les forces et faiblesses des exploitations
françaises dans leur univers concurrentiel. Éclairage avec Vincent
Chatellier, directeur du Lereco.
Par Publié par Cédric Michelin
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Le secteur laitier français a des atouts à faire valoir sur le marché européen, expliquiez-vous lors de la conférence "Laitop". L'année dernière pourtant, ce secteur traversait une crise en raison de la concurrence (du prix) du lait allemand. Quels sont les enjeux du débat sur la compétitivité entre la France et l’Allemagne ?
Vincent Chatellier : avec une production de 150 milliards de litres de lait par an, l’Union européenne (UE) est, de loin, la première zone de collecte au monde. Elle importe seulement 2 % de sa consommation intérieure et exporte 8% de sa production. Le marché européen des produits laitiers est donc considérable ; ceci stimule une concurrence intra-communautaire de plus en plus vive, singulièrement entre les deux premiers pays producteurs : l’Allemagne (18 % de l’offre) et la France (16 %). Non seulement les échanges de produits laitiers entre ces deux pays sont soutenus, mais l’Allemagne est à la fois le premier fournisseur de la France en produits laitiers et son premier acheteur. Au cours de l’année 2009, un écart de prix à la production entre ces deux pays a suffi pour que le secteur laitier français connaisse un recul de sa balance commerciale de près de 400 millions d’euros en une seule année et une crise de confiance interne largement relayée dans les médias.
La question de la compétitivité relative des différents pays ne tient pas uniquement à un différentiel, parfois conjoncturel, des prix à la production. En utilisant une base de données représentative des exploitations agricoles de l’UE (le Réseau d’information comptable agricole), nos travaux, conduits souvent en collaboration avec le département Economie de l’Institut de l’Elevage, visent à mieux comprendre le processus d’adaptation, à long terme, des exploitations européennes. Ces recherches traitent principalement de l’organisation juridique des exploitations (société agricole versus entreprise individuelle), de la productivité des facteurs de production (travail, capital et terre), de la dynamique des systèmes techniques (intensification, assolement, autonomie alimentaire), de l’efficacité économique, du mode de financement des investissements et des stratégies de développement.
Sans occulter certaines faiblesses (comme une augmentation plus lente de la productivité du travail), ces analyses indiquent que les exploitations françaises ont des atouts à faire valoir dans la concurrence européenne : un coût alimentaire bien maîtrisé en raison d’un climat propice aux productions fourragères ; une plus forte disponibilité en foncier agricole (lequel est moins cher à l’achat que dans la plupart des autres pays) ; un niveau d’intensification des surfaces fourragères plutôt faible qui laisse entrevoir la possibilité, du moins dans les zones où la situation environnementale le permet, de produire plus de lait à surface constante ; une dynamique soutenue des investissements ; un savoir faire technique reconnu et un réseau dense d’entreprises de transformation.

Comment anticiper les effets de la fin des quotas laitiers ? Quel est l'apport de vos recherches dans ce contexte ?
V. C. : les enjeux inhérents à la suppression des quotas laitiers sont multiples et couvrent des aspects sociaux (restructuration des exploitations), territoriaux (localisation de la production de lait dans les régions), environnementaux (concentration géographique de l’offre) et économiques (compétitivité de la filière).
Pour mieux comprendre en quoi une telle évolution est susceptible d’influencer les stratégies productives des éleveurs, nous avons construit un modèle basé sur la programmation mathématique. De type "bio-économique", celui-ci est appliqué à quatre types d'exploitations laitières reflétant la diversité des systèmes de production présents dans l’Ouest de la France. Ce modèle cherche à maximiser le revenu de l’exploitation. Il tient compte des contraintes réglementaires, structurelles, zootechniques, agronomiques et environnementales tout en jouant sur les combinaisons productives.
Une simulation prenant en compte un abandon des quotas laitiers a été envisagée en considérant plusieurs hypothèses de prix pour les différentes productions agricoles de l’exploitation. Elle souligne que, moyennant une modification des assolements (développement des surfaces fourragères au détriment des céréales) et/ou une intensification renforcée, les exploitations de l’Ouest disposent souvent d’un potentiel significatif d’augmentation de leur production laitière à surface constante (du moins jusqu’à concurrence des normes imposées par la directive "Nitrates"). L’importance de l’augmentation du volume de production dépend fortement du mode de fixation des prix et de la réponse de la demande à la hausse globale des volumes mis en marché.

En France, un nouvel instrument devrait voir le jour : la contractualisation. De quoi s’agit-il et à quoi doit-il servir ?
V. C. : en l’absence d’une régulation publique via les quotas laitiers, et dans un contexte caractérisé par une volatilité grandissante du prix des matières premières agricoles et des intrants, l’instauration de contrats entre les producteurs de lait et les industriels devient nécessaire. Elle permettra de clarifier les relations existantes et de donner une meilleure visibilité aux parties prenantes.
En France, un décret d’application de la loi de modernisation agricole a été publié dans ce sens au Journal officiel le 30 décembre 2010 pour une entrée en vigueur au 1er avril 2011. Ce décret rend obligatoire la mise en œuvre d’un engagement contractuel écrit, formalisé et d’une durée minimale de 5 ans entre les producteurs de lait et les acheteurs de lait. Le contrat doit notamment préciser les volumes de lait à livrer pour chacune des périodes de douze mois et définir les conditions dans lesquelles le volume prévu peut être ajusté ; outre la définition des caractéristiques du lait à livrer, il doit également mentionner les règles applicables lorsque le producteur dépasse ou n’atteint pas les volumes attendus. Le contrat fixe également les modalités de la collecte, les critères pris en compte pour la détermination du prix de base, ainsi que les modalités de facturation et de paiement du lait. Enfin, ce contrat doit faire état des modalités de révision ou de résiliation par l’une ou l’autre des parties.
Cette contractualisation est utile pour contribuer à établir des relations durables au sein de la filière, mais elle ne préserve que partiellement les producteurs de lait de la volatilité des prix ; cette dernière restera d’abord conditionnée au niveau d’équilibre du marché communautaire et international des produits laitiers.

Unité d'économie du centre Inra Angers-Nantes, le Lereco est rattaché au département scientifique Sciences sociales, agriculture et alimentation, espace et environnement (SAE2). Les recherches du Laboratoire d'études et de recherches en Économie (Lereco), que dirige Vincent Chatellier, ingénieur de recherche, sont conduites en collaboration avec l’unité mixte de recherche SMART de Rennes dans le cadre un projet scientifique commun pour la période 2012-2015. Ce projet s’articule autour de deux axes de recherches : Production agricole, environnement et risque ; localisation, stratégies industrielles et commerce international.
Le Lereco est impliqué dans des programmes européens et/ou internationaux avec des partenaires institutionnels, scientifiques et professionnels. Il est depuis de nombreuses années impliqué dans des programmes régionaux, dits PSDR, Pour et sur le développement régional. Le Lereco collabore dans le cadre du PSDR GO (Grand Ouest) au programme Laitop, "Elevages laitiers, territoires de l'Ouest de la France et prairies", en y apportant son expertise en sciences économiques.