Bassin allaitant de Saône-et-Loire
Un exemple de prospective
Le contexte de développement des différentes filières agricoles est de
plus en plus marqué par des incertitudes d’ordre macro-économique, que
l’on considère l’évolution des marchés, les politiques communautaires ou
internationales (OMC). Dans ce contexte, les acteurs locaux ont souvent
le sentiment d’être en partie dépossédés de leur avenir. En 2009-2010,
les acteurs du bassin allaitant de Saône-et-Loire, premier département
pour le cheptel, se sont lancés dans une étude prospective pour
connaitre les marges de manœuvre qui existent, en réponse aux décisions
de Bruxelles, Chicago ou Genève.
plus en plus marqué par des incertitudes d’ordre macro-économique, que
l’on considère l’évolution des marchés, les politiques communautaires ou
internationales (OMC). Dans ce contexte, les acteurs locaux ont souvent
le sentiment d’être en partie dépossédés de leur avenir. En 2009-2010,
les acteurs du bassin allaitant de Saône-et-Loire, premier département
pour le cheptel, se sont lancés dans une étude prospective pour
connaitre les marges de manœuvre qui existent, en réponse aux décisions
de Bruxelles, Chicago ou Genève.
L’avenir de la filière allaitante est marqué par des incertitudes fortes. La consommation de viande rouge est à la baisse en France et dépend beaucoup d’une situation socioéconomique morose. Le marché italien, premier débouché pour les animaux "maigres", n’échappe pas à ce contexte. À cette pression baissière sur les prix se conjugue une série de signaux perçus comme inquiétants : sur l’avenir des aides directes dans une donne budgétaire tendue, sur le renforcement des exigences environnementales, sur la hausse des intrants et de l’aliment du bétail, etc.
L’objectif affiché par l'étude était de « redevenir acteur » du développement de la filière. Plus précisément, il s’agissait de conforter les options de développement envisagées pour faire face aux problèmes de revenu rencontrés par les agriculteurs, et notamment l’engraissement des jeunes bovins et l’agrandissement des structures.
Une vocation herbagère ?
Quelques repères invitent à penser des changements sur le long terme. Ainsi la "vocation" herbagère de la zone est à relativiser quand on considère que jusqu’au milieu du XXe siècle la moitié du département était en terres labourables. Si l’élevage est de tradition très ancienne dans la zone, la forte spécialisation allaitante est une caractéristique plus récente. Le recensement agricole montre qu’en 1979, encore 60 % des exploitations avaient au moins un "atelier diversifiant" ; elles ne seront plus que 15 % vingt ans plus tard... De même, la part croissante prise par la production d’animaux "maigres" aux dépens des animaux "finis" est une évolution récente. Au total, mesurer et reconsidérer rétrospectivement l’écart entre l’agriculture du bassin allaitant en 1970 et 2010 interdit de penser le développement futur sur un mode trop conservateur, alors que c’est vers quoi tendent spontanément beaucoup d’acteurs. Cela permet également d’inscrire les évolutions dans un contexte macro-économique : rappeler par exemple que la baisse des prix de la viande de bœuf a été une réalité depuis 1970 alors que la consommation ne baisse que depuis 1990 conduit à questionner les stratégies prix/quantité et à considérer autrement la part relative des aides et du prix de vente dans la constitution du revenu.
Dans son acception implicite, la crise de la filière agricole se mesure par exemple au recul de la production et va de pair avec la réduction du nombre d’exploitations. Mais le tableau s’avère plus complexe quand on constate que l’érosion du nombre d’exploitations s’accompagne d’un développement du cheptel et d’une spécialisation accrue du bassin.
L’objet de la prospective et les enjeux étant précisés, il s’agit ensuite de se projeter dans le futur à moyen terme. L’horizon retenu pour l’exercice était en effet 2030.
Des scénarios à l'étude
Un des principaux enseignements de la démarche a sans doute été de changer la manière de poser la problématique du développement pour les exploitations agricoles du territoire. Spontanément, la question était en effet posée en termes d’opportunité de s’engager collectivement dans une démarche bien normée : la filière "gras" ou les investissements en bâtiments, par exemple. Dans cette perspective, il s’agissait essentiellement de cerner les conditions d’une telle orientation et de tester la probabilité d’un marché porteur ou non pour choisir la meilleure option en conséquence.
Si tous les futurs se valent, comment opérer des choix ?
L’approche a consisté à comparer les scénarios en privilégiant, comme critère, celui de la robustesse :
Les deux scénarios "produire avant tout" et "s’adapter à un contexte dérégulé" reposent sur des contextes opposés. Le premier suppose un environnement politique et économique stabilisé favorable aux investissements (avec comme hypothèse un prix de la viande constant à 2,50 €/kg), le second est au contraire instable et considère une hypothèse volontairement pessimiste de prix de la viande autour de 1 €/kg.
Les contributeurs du premier scénario ont conçu des systèmes de production de grande taille, reposant sur des coûts fixes et variables élevés, et ont vu dans ce contexte une sécurisation des stratégies d’agrandissement actuellement en cours dans la zone.
Ceux du scénario "ranching" ont au contraire travaillé sur une réduction drastique des charges. En "serrant" tous les postes, ils sont arrivés à des systèmes de grande dimension.
La comparaison des deux images a montré un point commun : des exploitations beaucoup plus grandes qu’aujourd’hui dans les deux cas, mais qui s’en sortent avec des équilibres produits/charges différents. Ce constat a permis de prendre conscience de la prégnance de la très grande exploitation dans le modèle de développement et de le questionner, car jugé peu compatible avec l’objectif de qualité de vie et de transmission par exemple. Si avec une viande à 1 € le kg on peut concevoir des systèmes de production soutenable d’un point de vue économique, ne peut-on pas optimiser différemment l’équilibre technico-économique des systèmes actuels et viser des structures d’exploitations plus petites ?
Dans cette optique, le thème de la réduction des charges ressort clairement comme une stratégie robuste et souhaitable dans une large gamme de situations, même si elle ne permet pas de tirer le profit maximal dans une hypothèse de prix favorables.
En poussant la logique de mise en discussion transversale des scénarios, il a été possible de dégager une série de stratégies robustes (sans prétention à l’exhaustivité) :
- diversification du système fourrager et autonomie accrue en réduisant les besoins en paille dans les bâtiments.
- recherche accrue de la maîtrise des charges et des prix de revient.
- organisation du foncier pour améliorer les conditions de travail.
- établissement d’un bilan environnemental à l’échelle territoriale (avec le thème de l’herbe et des haies, du carbone, etc.).
- diversification par la production d’énergies renouvelables et par d’autres productions agricoles (y c. porcs et volailles).
- développement de la contractualisation amont/aval et les signes de qualité.
- travail sur l’évolution de la race charolaise sur des critères de rusticité.
- promotion des exploitations diversifiées intensives en main-d’œuvre (entrepreneur rural) dans les schémas d’installation.
Agir pour ne pas subir
C’est sur l’état d’esprit, la mobilisation collective et la manière d’intervenir que la prospective est sans doute la plus convaincante. En témoigne la mise en œuvre, d’ores et déjà, d’opérations concrètes : formation stratégique sur les exploitations partant des besoins (et non des solutions standard), appui à la diversification des exploitations, communication, rapprochement d’organismes de filières différents et lancement d’études sur l’autonomie des exploitations.
Il est trop tôt pour juger de la portée d’une réflexion globale qui ne peut s’évaluer que sur le moyen terme et pour beaucoup sur un plan qualitatif. Le pari est ici que la réflexion renforcera une capacité d’adaptation à la diversité du territoire, en tirant le meilleur parti de cette diversité, qu’il s’agit maintenant de préserver et d’organiser au mieux dans un schéma cohérent.
L’objectif affiché par l'étude était de « redevenir acteur » du développement de la filière. Plus précisément, il s’agissait de conforter les options de développement envisagées pour faire face aux problèmes de revenu rencontrés par les agriculteurs, et notamment l’engraissement des jeunes bovins et l’agrandissement des structures.
Une vocation herbagère ?
Quelques repères invitent à penser des changements sur le long terme. Ainsi la "vocation" herbagère de la zone est à relativiser quand on considère que jusqu’au milieu du XXe siècle la moitié du département était en terres labourables. Si l’élevage est de tradition très ancienne dans la zone, la forte spécialisation allaitante est une caractéristique plus récente. Le recensement agricole montre qu’en 1979, encore 60 % des exploitations avaient au moins un "atelier diversifiant" ; elles ne seront plus que 15 % vingt ans plus tard... De même, la part croissante prise par la production d’animaux "maigres" aux dépens des animaux "finis" est une évolution récente. Au total, mesurer et reconsidérer rétrospectivement l’écart entre l’agriculture du bassin allaitant en 1970 et 2010 interdit de penser le développement futur sur un mode trop conservateur, alors que c’est vers quoi tendent spontanément beaucoup d’acteurs. Cela permet également d’inscrire les évolutions dans un contexte macro-économique : rappeler par exemple que la baisse des prix de la viande de bœuf a été une réalité depuis 1970 alors que la consommation ne baisse que depuis 1990 conduit à questionner les stratégies prix/quantité et à considérer autrement la part relative des aides et du prix de vente dans la constitution du revenu.
Dans son acception implicite, la crise de la filière agricole se mesure par exemple au recul de la production et va de pair avec la réduction du nombre d’exploitations. Mais le tableau s’avère plus complexe quand on constate que l’érosion du nombre d’exploitations s’accompagne d’un développement du cheptel et d’une spécialisation accrue du bassin.
L’objet de la prospective et les enjeux étant précisés, il s’agit ensuite de se projeter dans le futur à moyen terme. L’horizon retenu pour l’exercice était en effet 2030.
Des scénarios à l'étude
Un des principaux enseignements de la démarche a sans doute été de changer la manière de poser la problématique du développement pour les exploitations agricoles du territoire. Spontanément, la question était en effet posée en termes d’opportunité de s’engager collectivement dans une démarche bien normée : la filière "gras" ou les investissements en bâtiments, par exemple. Dans cette perspective, il s’agissait essentiellement de cerner les conditions d’une telle orientation et de tester la probabilité d’un marché porteur ou non pour choisir la meilleure option en conséquence.
Si tous les futurs se valent, comment opérer des choix ?
L’approche a consisté à comparer les scénarios en privilégiant, comme critère, celui de la robustesse :
Les deux scénarios "produire avant tout" et "s’adapter à un contexte dérégulé" reposent sur des contextes opposés. Le premier suppose un environnement politique et économique stabilisé favorable aux investissements (avec comme hypothèse un prix de la viande constant à 2,50 €/kg), le second est au contraire instable et considère une hypothèse volontairement pessimiste de prix de la viande autour de 1 €/kg.
Les contributeurs du premier scénario ont conçu des systèmes de production de grande taille, reposant sur des coûts fixes et variables élevés, et ont vu dans ce contexte une sécurisation des stratégies d’agrandissement actuellement en cours dans la zone.
Ceux du scénario "ranching" ont au contraire travaillé sur une réduction drastique des charges. En "serrant" tous les postes, ils sont arrivés à des systèmes de grande dimension.
La comparaison des deux images a montré un point commun : des exploitations beaucoup plus grandes qu’aujourd’hui dans les deux cas, mais qui s’en sortent avec des équilibres produits/charges différents. Ce constat a permis de prendre conscience de la prégnance de la très grande exploitation dans le modèle de développement et de le questionner, car jugé peu compatible avec l’objectif de qualité de vie et de transmission par exemple. Si avec une viande à 1 € le kg on peut concevoir des systèmes de production soutenable d’un point de vue économique, ne peut-on pas optimiser différemment l’équilibre technico-économique des systèmes actuels et viser des structures d’exploitations plus petites ?
Dans cette optique, le thème de la réduction des charges ressort clairement comme une stratégie robuste et souhaitable dans une large gamme de situations, même si elle ne permet pas de tirer le profit maximal dans une hypothèse de prix favorables.
En poussant la logique de mise en discussion transversale des scénarios, il a été possible de dégager une série de stratégies robustes (sans prétention à l’exhaustivité) :
- diversification du système fourrager et autonomie accrue en réduisant les besoins en paille dans les bâtiments.
- recherche accrue de la maîtrise des charges et des prix de revient.
- organisation du foncier pour améliorer les conditions de travail.
- établissement d’un bilan environnemental à l’échelle territoriale (avec le thème de l’herbe et des haies, du carbone, etc.).
- diversification par la production d’énergies renouvelables et par d’autres productions agricoles (y c. porcs et volailles).
- développement de la contractualisation amont/aval et les signes de qualité.
- travail sur l’évolution de la race charolaise sur des critères de rusticité.
- promotion des exploitations diversifiées intensives en main-d’œuvre (entrepreneur rural) dans les schémas d’installation.
Agir pour ne pas subir
C’est sur l’état d’esprit, la mobilisation collective et la manière d’intervenir que la prospective est sans doute la plus convaincante. En témoigne la mise en œuvre, d’ores et déjà, d’opérations concrètes : formation stratégique sur les exploitations partant des besoins (et non des solutions standard), appui à la diversification des exploitations, communication, rapprochement d’organismes de filières différents et lancement d’études sur l’autonomie des exploitations.
Il est trop tôt pour juger de la portée d’une réflexion globale qui ne peut s’évaluer que sur le moyen terme et pour beaucoup sur un plan qualitatif. Le pari est ici que la réflexion renforcera une capacité d’adaptation à la diversité du territoire, en tirant le meilleur parti de cette diversité, qu’il s’agit maintenant de préserver et d’organiser au mieux dans un schéma cohérent.