Un verrou historique enfin levé
Après plus de dix ans d’enlisement administratif, le dossier de création d’une appellation communale Lugny vient de franchir une étape décisive. Réuni en assemblée générale le 22 janvier à Cruzille, le Syndicat de défense et de promotion de l’appellation Lugny (SDPAL) a officiellement relancé son projet, porté par une évolution majeure du cahier des charges de l’appellation Mâcon.
Pour les vignerons du Syndicat de défense et de promotion de l’appellation Lugny, ce dossier s’inscrit dans un temps long, celui d’une construction collective engagée il y a près de quarante ans. La genèse du projet remonte même à 1986 rappelait son président, Pascal Gaguin, lorsque l’Union des producteurs de vins Mâcon (UPVM) dépose une demande d’extension de l’aire de l’appellation régionale Mâcon. L’INAO saisit alors cette opportunité pour régler une question structurelle : l’usage dispersé des noms de communes. Ce chantier débouche en 2004 sur la validation des noms regroupés, dont Mâcon-Lugny, appliquée dès la récolte 2005, aux côté de 26 autres dénominations géographiques (DGC).
Au début des années 2010, dans un contexte de cours des vins « bas », la profession locale choisit de structurer une démarche "qualitative" s'intégrant dans la hiérarchie des vins de Bourgogne, avec alors Michel Baldassini, président de la cave de Lugny, du BIVB et présent à Cruzilles ce 22 janvier. En mai 2011, un comité de pilotage est constitué. En décembre de la même année, une réunion d’information est organisée à destination des propriétaires et exploitants, avec un vote favorable au lancement du projet. En juillet 2012, les statuts sont validés et le SDPAL est officiellement créé.
S’ouvrent alors trois années de travail de terrain. Des études historiques (par Emmanuel Nonain notamment, actuel secrétaire du SDPAL), commerciales et géologiques sont menées, les surfaces plantées et les producteurs sont recensés avec précision, des dégustations comparatives sont organisées pour caractériser les vins et des actions de valorisation territoriale voient le jour, notamment à travers l’œnotourisme, avec des visites du vignoble en gyropodes. Le dossier est présenté à la commission d’enquête de l’INAO en novembre 2015. L’accueil est très positif, avec dégustation et visite de terrain. Mais le rapport de la commission pointe deux fragilités : un dossier jugé trop volumineux (200 pages) et la nécessité d’ajuster les statuts, sur le modèle de la dernière appellation communale née à Viré-Clessé. S’y ajoute une demande formelle de clarification sur le soutien des opérateurs négociants achetant le vin en vrac.
Le frein des replis
Derrière ces questions administratives se cache en réalité un verrou bien plus structurel, qui va figer le dossier pendant près de dix ans : la densité de plantation. Pour Pascal Gaguin, le point de départ est simple. Une part importante du vignoble de « Lugny » est plantée en dessous de 7.000 pieds par hectare, et ces vignes représentent environ 40 % des surfaces de l’appellation. « Nos vieilles vignes ne peuvent pas sortir du jeu ». Le problème n’est donc pas théorique. Dans l’état actuel des textes, ces parcelles ne pourraient pas être intégrées dans une future appellation communale tout en conservant la possibilité de repli en appellation régionale Mâcon.
Deux scénarios seulement étaient possibles. Le premier consistait à exclure ces vignes de l’aire de la future communale, ce qui revenait à amputer massivement le périmètre géographique et à fragiliser la cohérence historique du projet. Le second consistait à les intégrer dans la communale, mais en les coupant définitivement du repli hiérarchique vers Mâcon, ce qui exposait les exploitations à un risque économique majeur. « On ne peut pas construire une appellation sur un système où 40 % des vignes perdent toute sécurité de repli ».
Bourgogne et Mâcon en basses densités
C’est précisément ce frein qui est aujourd’hui en train d'être levé. Le syndicat des Bourgognes et celui des Mâcons se sont accordés sur une évolution du cahier des charges de l’appellation Mâcon visant à abaisser la densité minimale à 5.000 pieds par hectare. Le dossier Mâcon a été déposé il y a un peu plus d’un an au comité national de l’INAO et se trouve actuellement au stade de la procédure nationale d’opposition (PNO), une formalité normalement.
Pour Bruno Verret, vigneron Icaunais, élu au comité régional de l’INAO et président du Syndicat des Bourgognes, la portée de cette évolution est déterminante pour Lugny. La future compatibilité technique entre l’appellation Mâcon et la communale Lugny permet de lever le verrou hiérarchique qui bloquait juridiquement le dossier. Dans la pyramide des appellations, une communale doit rester hiérarchiquement supérieure à l’appellation régionale. Si une communale impose des règles plus souples que l’appellation régionale sur un critère aussi structurant que la densité de plantation, toute la cohérence juridique du système des appellations d’origine contrôlée s’effondre. Pour l’INAO, c'est un principe général et central. « On ne peut pas retenir un dossier sur des mesures dérogatoires », a insisté Bruno Verret.
10 ans de perdu, mais possible en 5 ans
« Ce n’est pas un cadeau à Lugny, c’est une réforme du Mâcon », a-t-il replacé les débats dans un contexte plus long et plus structurant face aux changements climatiques notamment et l’adaptation des vignobles de Bourgogne. « Il y a eu des discussions entre le syndicat des Bourgognes et celui des Mâcons qui sont prêts à partir sur la même chose : 5 000 pieds par hectare », a-t-il précisé. Cette harmonisation vise à tenir compte de la réalité historique des plantations, du changement climatique, de la mécanisation du vignoble et des contraintes agronomiques du secteur.
En abaissant la densité minimale de l’appellation régionale Mâcon, Lugny gagne parallèlement la possibilité de repli pour les parcelles de Lugny, tout en maintenant la hiérarchie des appellations. Pour Pascal Gaguin, c’est le tournant que le syndicat attendait depuis une décennie. « Nous avons perdu dix ans alors qu’on a besoin de solutions rapides face à une situation viticole française très dégradée », économiquement notamment.
Pour Bruno Verret, la modification du cahier des charges de Mâcon ne règle pas tout, mais elle enlève le principal obstacle juridique. « Le gros point de blocage a sauté. Maintenant, il faut reprendre le boulot », a-t-il déclaré sans détour.
Une nouvelle génération à venir
Reprendre le travail signifie reprendre le dossier, intégrant cette nouvelle donne réglementaire, et justifiant point par point la légitimité historique, géographique, économique et qualitative de l’appellation communale Lugny. Une chance selon lui. « C’est un travail lourd, mais nécessaire », a-t-il conclu pour « construire un dossier cohérent ». L’appellation communale Lugny pourrait ainsi voir le jour dans les 5 ans si toutes les étapes avancent à bon rythme. Plusieurs points devront être retravaillés : la justification historique et économique précise de la légitimité communale, la délimitation parcellaire fine, l’articulation avec les règles de repli hiérarchique, d’éventuelles mentions géographiques complémentaires et la stabilisation des conditions de production. La génération qui a porté le projet depuis 2011 part progressivement à la retraite. Le SDPAL entend désormais transmettre ce dossier à des profils plus jeunes, appelés à porter la suite de la procédure. Pascal Gaguin l’a rappelé clairement : la génération fondatrice a fait sa part du travail collectif, aux jeunes de s’investir pour la suite.
Le soutien du négoce mais le nom de la cave de Lugny
Autre élément déterminant : le soutien formalisé du négoce. Lors de la première instruction du dossier, la commission d’enquête avait exigé des garanties sur l’appui des acheteurs vrac. Cette demande a trouvé une réponse favorable en 2023. La relance du projet à Cruzilles ce 22 janvier s’est d’ailleurs faite en présence de Pierre Gernelle, directeur de la FNEB (Fédération des négociants éleveurs de Grande Bourgogne), marquant un signal politique clair de l’engagement du négoce dans la démarche, comme l’attestait déjà son courrier officiel adressé à l’INAO par le passé. La position du négoce, partenaire historique de la mise en marché du Mâcon-Lugny, est en effet centrale, d’autant qu’environ la moitié des volumes produits sur le secteur est historiquement commercialisée via ce canal. Cet alignement production–négoce constitue un prérequis absolu pour crédibiliser la demande auprès de l’INAO.
En revanche, une nouvelle question se pose avec le nom de la coopérative de Lugny, dont l’appellation commerciale intègre aujourd’hui le terme « Lugny ». Ce point devra être clarifié pour éviter toute confusion entre marque collective privée et dénomination AOC officielle.
Encadré