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[Série de l'été]Transmission, cession et retraite

Départs à la retraite : en attendant la vague

Cela fait bientôt dix ans que la MSA alerte sur l’imminence d’une vague de départs à la retraite, soulignant à raison que les agriculteurs vieillissent. Et pourtant le taux de départs des exploitants a peu évolué depuis. La vague est donc à venir, sans que l’on sache précisément quand et comment, beaucoup de départs étant tardifs en cultures végétales ou bovins viande. À partir des projections linéaires du ministère et de celles de la Cour des comptes, on peut s’attendre à ce que le taux annuel de départs passe tendanciellement de 6 % à 8 % d’ici 2035, avant de refluer. Mais une approche plus fine est nécessaire. La vague est déjà en cours dans la filière laitière depuis 2018 – où elle aurait déjà passé son pic. Ailleurs, les données manquent. L’observatoire national de l’installation-transmission – annoncé il y a dix ans – n’a jamais vu le jour.

Par Cédric Michelin
Départs à la retraite : en attendant la vague

Pour l’agro-économiste de l’Idele (institut de l’élevage) Christophe Perrot, c’est probablement dans les colonnes d’Agra Presse qu’il fut fait mention pour la première fois d’une vague de départs à la retraite chez les agriculteurs. C’était en 2016. Nous écrivions alors – et ce ne fut certainement pas la dernière fois – que « 45 % des agriculteurs pourront partir à la retraite dans les dix ans », citant alors un administrateur de la MSA. Autrement dit : 45 % des agriculteurs avaient plus de 52 ans.

Depuis lors, ce type de formule (« X % des agriculteurs pourront partir à la retraite dans X années ») est devenue une antienne – même si les chiffres utilisés varient beaucoup. Cette formule est reprise dans la plupart des discours politiques sur le monde agricole, par des élus de tous bords (du RN à LFI, en passant par le Modem) pour défendre des politiques de soutien à l’installation et à la transmission des exploitations.

Pourtant, dix ans plus tard, cette vague tant annoncée n’est toujours pas apparue dans les statistiques, et l’on sait encore peu de choses sur elle. Nous avons essayé d’en apprendre davantage. Et avant d’entrer dans le vif du sujet, soulignons qu’il ne fallait pas trop compter sur la puissance publique, dont les chiffres divergent de publication en publication.

D’après les Sages de la Cour des comptes, ce sont 43 % des exploitants qui, en 2023, pouvaient partir à la retraite dans les dix ans. Mais, selon leurs collègues de l’IGF (Bercy) et du CGAAER (ministère de l’Agriculture) l’année suivante, c’était 60 % d’ici à 2035. Quant au ministère de l’Agriculture, il nous dira en 2023 que c’est la moitié qui serait sur le départ d’ici 2030. Et au printemps suivant, ce sera finalement un tiers – ce qui est plutôt rassurant – dans un document de présentation de la future Loi d’orientation agricole, dédiée au… renouvellement des générations.

Nous passerons sur les discours effrayés d’un élu de la métropole de Rennes s’alarmant de voir « près de la moitié des agriculteurs » partir à la retraite « dans les deux décennies » – un chiffre pourtant très rassurant. Il y aurait de quoi rire si le sujet ne faisait pas l’objet d’autant de subsides – la métropole en question possédait 300 ha de terres agricoles en 2022, et en recherchait autant pour installer des agriculteurs. Mais il y a surtout de quoi s’y perdre.

Plusieurs facteurs
Avant de se pencher sur la vague annoncée de départs à la retraite, il faut bien en comprendre la cause : le vieillissement de la population agricole depuis vingt ans – qui intervient lui-même après vingt ans de rajeunissement. L’âge des agriculteurs a connu un point bas en 2000, et progressé depuis, selon Christophe Perrot. Entre 2010 et 2020, la part des agriculteurs de plus de 50 ans a progressé de 6 points.

Plusieurs facteurs expliquent ce vieillissement. De prime abord, on pense évidemment à l’effet du baby-boom sur la population agricole. Les premières générations de baby-boomers sont arrivées à l’âge de la retraite en 2006, selon le dernier rapport du Comité d’orientation des retraites. Et les dernières y arriveront vers 2035, selon le démographe Alain Monnier, de l’Ined.

Mais même si l’effet du baby-boom ne peut être nul, il n’est pas évalué, et n’explique pas que la courbe des âges des actifs agricoles soit beaucoup plus déformée que celle de la population générale.

Un autre facteur bien connu se retrouve chez l’ensemble des chefs de petites entreprises : une transmission difficile, de petites retraites, qui grossit le nombre d’agriculteurs ayant dépassé l’âge de la retraite. « Les agriculteurs partent quand ils veulent, si bien que la tranche des baby-boomers n’est pas encore partie », observe Julien Rouger, en charge du dossier transmission chez les Jeunes agriculteurs.

L’exemple laitier
Tout cela n’explique que partiellement le vieillissement de la population agricole depuis vingt ans. Pour l’économiste Christophe Perrot, qui a étudié de près le cas de l’élevage laitier, la principale explication tient aux politiques agricoles : « Depuis les années soixante jusqu’aux années quatre-vingt-dix, la population des chefs d’exploitation a été très modelée par les pouvoirs publics, en particulier en élevage ».

« On oublie souvent de rappeler qu’avant de passer de 31 % (1997) à 51 % (2020) d’éleveurs laitiers de plus de 50 ans, on était passé de 49 % à 31 % entre les années 1988 et 1997, au prix d’efforts monumentaux », explique Christophe Perrot. « De 1984 à 1997, il y a eu 200 000 cessations aidées suivies ensuite d’une vague d’installations aidées très forte, à laquelle le ministre de l’Économie a dû mettre fin pour des raisons budgétaires », rappelle l’économiste.

Selon ses calculs, une vague de départs a d’ailleurs déjà débuté en lait depuis 2018, et doit s’estomper dès 2027. Son pic serait même déjà passé, et fut particulièrement prononcé. Cela est dû à particularité de l’élevage laitier : un âge de départ à la retraite assez bas, comparativement au reste de la population agricole, « en raison de l’astreinte laitière très forte, explique Christophe Perrot. Les éleveurs laitiers s’en vont très peu de temps après leurs 60 ans, contrairement à ce qu’il se passe en bovins viande ou en grandes cultures. »

Vers une hausse du taux de départ
Au vu de l’importance de l’élevage laitier au sein de la ferme France (un quart des installations actuellement), on pourrait penser que cette vague se perçoit dans le flux de départs à la retraite des agriculteurs français. Mais non. D’après les chiffres fournis par la MSA (depuis 2008), pas de hausse notable des sorties du métier. Depuis 2008, le taux de départs (nombre de départs divisé par le nombre d’exploitants en place) fluctue entre 4 et 7 % sans afficher de réelle tendance.

Il a même baissé de 2018 à 2021, avant de remonter jusqu’en 2024 à un niveau comparable – un peu supérieur – à 2018 et 2008. Pour l’heure, le taux de départ semble surtout marqué par les effets des politiques de retraite. Par exemple, un pic avait été atteint en 2008 correspondant à la montée en charge du dispositif des carrières longues, expliquaient les auteurs du rapport AgriActif en 2019.

Quid de l’avenir ? Malgré l’abondance de discours politiques sur le sujet, peu de projections existent sur l’évolution des départs à la retraite. Le chercheur de l’Inrae Laurent Piet a établi en 2023, pour la Cour des comptes, une projection du nombre d’exploitations agricoles à 2035, basée sur les évolutions constatées entre les précédents recensements. Très linéaire, elle ne met pas en évidence de décrochage, et même plutôt un ralentissement de l’érosion.

Quant au ministère de l’Agriculture, il a fourni à la Cour des comptes une projection des départs à la retraite, qui modélise un maintien du nombre de sorties (autour de 25 000 à 26 000 par an) jusqu’en 2027, puis une baisse (autour de 22 000 à 24 000 par an) jusqu’en 2033, avant de passer sous 20 000 par an à partir de 2034. La méthode n’est pas précisée.

Pas d’observatoire
Là encore, pas de vague en apparence. Sauf si l’on rapporte le nombre de départs à la population des exploitants, qui, elle, décroît. C’est ce que l’on peut appeler le taux annuel de départs, qui passerait de 6 % à 8 % d’ici 2035, avant de refluer. C’est ici que se situerait la vague. Il s’agirait d’une variation tendancielle d’un tiers du taux de départ – mais rappelons que ce taux a déjà varié de moitié sur la décennie précédente.

La vague serait donc à venir. « On voit un début de vague », assure même Julien Rouger. Selon les données de la MSA, la courbe est en effet sur une phase ascendante, mais comme elle le fut déjà à deux reprises sur les quinze dernières années. « Tendanciellement, il y a bien plus de départs à la retraite, mais la vague, à ce stade, on ne l’a pas vu à sa pleine puissance », assure aussi Jean-Pierre Touzet, directeur du pôle Agri-Agro de Crédit agricole SA.

Quoi qu’il arrive, l’effet de cette vague sera fonction de l’évolution des installations. Sur la période 2014-2022, 72 % des départs ont été compensés par des entrées dans le métier, sans tendance d’évolution. « Mais les effectifs n’ont plus de sens », tranche le sociologue François Purseigle, auteur du récent ouvrage Une agriculture sans agriculteurs. Et de pointer la diversité de plus en plus grande des logiques productives au sein de la Ferme France. Notons par exemple qu’en lait de chèvre, la courbe des âges est très différente selon que les agriculteurs soient en circuits longs ou courts.

Bref, les études manquent pour prédire l’avenir, particulièrement dans les filières végétales. La Cour des comptes s’en est plainte dans son dernier rapport sur l’installation en 2023. Les Sages ont rappelé que la loi d’avenir agricole de Stéphane Le Foll prévoyait, en 2014, la création d’un observatoire national de l’installation-transmission, qui aurait permis d’y affiner les prévisions, notamment par filière et par région.

Aujourd’hui, aucun observatoire national n’a pas vu le jour, faute de moyens accordés aux chambres d’agriculture par les pouvoirs publics, indique-t-on chez les JA. Les questions ne manquent pas, à commencer par les effets des grandes crises agricoles, comme le vin du Languedoc dans les années soixante-dix, ou des réformes successives de la Pac, comme celle de 92 sur les céréales.

MR
Départs à la retraite : les filières végétales face aux mutations
Ni Arvalis (grandes cultures), ni l’IFV (vin), n’ont travaillé sur la vague démographique, ont répondu ces instituts techniques à Agra Presse. En tous les cas, les prédictions semblent plus difficiles dans ces filières à cause des mutations en cours, notamment l’essor de la délégation des travaux. « En élevage, on cède sa place, en grandes cultures, c’est plus ambigu », rappelle Sébastien Prin, au Crédit Mutuel. « Le fait que la succession soit de plus en plus souvent hors cadre familial a tendance à rallonger les carrières, quitte à simplifier et déléguer, car il est moins facile de rester salarié lorsque ce n’est pas le fils qui reprend, constate par ailleurs Jean-Louis Chandelier, directeur adjoint de la FNSEA. Et les agriculteurs ont des souhaits de niveau de vie plus élevés qu’avant pour la retraite. » Dans ces filières, les variations des politiques de retraite ont des effets a priori plus importants. Et la réforme du calcul des 25 meilleures années pourrait déformer la dynamique des départs, et former elle-même une vague en 2026, date de mise en œuvre de la réforme.
 

Pas de lien entre départs en retraite et ventes des terres
Il n’existe pas d’observatoire public de la valeur des exploitations, et donc pas non plus de connaissance de la sensibilité de ce marché aux départs à la retraite. « Je ne pense pas qu’il y aura d’incidence, d’autant que le marché n’apparaît pas saturé », estime Jean-Louis Chandelier, directeur adjoint de la FNSEA, qui est régulièrement en contact avec les notaires pour se faire une idée du marché. Quant au foncier, la FNSafer estime qu'« il n’y a pas de corrélation entre le départ en retraite et la mise en vente des terres », explique son directeur du service Études, veille et prospective, Nicolas Agresti. D’ailleurs, la FNSafer, qui lance actuellement un dispositif national de portage, « n’est pas très sûre qu’il corresponde à un besoin », explique-t-il. C’est ce que le fonds Elan « permettra de tester, de voir s’il y a une multiplication des cessions de foncier ».