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Agrioccasions, les occasions agricoles
Jean-Paul Delevoye, président du Conseil économique, social et environnemental (CESE)

« L’agriculture est un enjeu mondial de stabilité sociétale »

Le monde agricole est entré depuis une décennie dans le XXIe siècle.
Afin d’y occuper quelle place ? Comment est-il perçu par les opinions ?
Pour le président du CESE, Jean-Paul Delevoye, l’agriculture doit
relever le défi alimentaire pour éviter que n’émerge une instabilité
politique mondiale.

Par Publié par Cédric Michelin
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- Sécurité alimentaire mondiale, énergies renouvelables, changement climatique, environnement… quelle place les agriculteurs occupent-ils dans ce contexte ?
Jean-Paul Delevoye :
Il y a aujourd’hui dans le monde 28 millions d’agriculteurs qui disposent d’un tracteur, 800 000 ont des bœufs pour toute force de travail et un milliard d’autres vivent avec leurs bras… Le commerce international a malheureusement placé un grand nombre de pays du tiers-monde dans une position de dépendance ou de survie. L’agriculture est un enjeu pour l’humanité ; si elle n’arrive pas à répondre au défi alimentaire, il va y avoir des tensions, des totalitarismes, voire des conflits politiques et militaires extrêmement préoccupants.

Des guerres commerciales sont engagées, la guerre du foncier est engagée. La Chine représente 22 % de la population mondiale et 7 % des surfaces agricoles cultivables de la planète ; il est impossible pour elle de ne pas assurer sa survie alimentaire. La guerre de l’eau va être engagée. L’agriculture est donc un enjeu mondial de stabilité sociétale.

Aujourd’hui, on laisse se concentrer dans les villes des poches de plus en plus importantes de précarité parce que l’on a désertifié le milieu rural en n’organisant pas sa survie. On voit bien que l’agriculture en tant que défi alimentaire, énergétique, etc., est aussi un défi de société.

- D’où vient ce fossé palpable entre le monde agricole et sa perception par l’opinion publique ?
J-P.D :
- Il faut relativiser ce fossé quand on voit le succès du dernier Salon de l’agriculture. Mais c’est un problème de déculturation de l’opinion publique par rapport au monde rural. Auparavant, chaque habitant des villes était en connaissance du monde rural. Aujourd’hui, la consommation des produits agricoles n’est plus une consommation de produits naturels mais de produits industriels. Il y a un défaut de regard vis-à-vis de la réalité d’un monde rural que le monde urbain ne connaît pas.

Dans le même temps, les urbains aiment les agriculteurs car la qualité de vie va remplacer aujourd’hui la quantité de vie, c'est-à-dire les revenus ; la création de richesses pose la question de la quête du sens de la richesse. L’opinion publique est très favorable à la qualité de vie de la campagne car c’est le lieu où l’on retrouve le respect de la nature et des biorythmes, les odeurs, les couleurs, le naturel.

L’habitant des villes est peut-être consommateur de l’espace rural sans mesurer à quel point l’agriculteur est un acteur déterminant pour la préservation de la qualité de cet espace. Mais je pense que cela va s’inverser. Notre société est insouciante, caractérisée par l’abondance, la fin de la peur de manquer de nourriture, tout en ayant peur de la malbouffe et de l’absence de sécurité sanitaire des aliments. Cependant, quand nous allons voir les spasmes mondiaux des révoltes populaires alimentaires, les conséquences de la crise nippone liée au séisme et au tsunami, nous allons mesurer la chance de n’avoir aucune inquiétude de pénurie alimentaire, nous porterons un vrai regard sur la technicité et la performance de l’agriculture française.

Le discours très responsable de la part des agriculteurs français, leur engagement afin d’être demain un acteur du défi alimentaire, énergétique, de la conservation des paysages, de la biodiversité, de la protection de l’environnement permet un partage d’intérêts communs avec l’opinion publique. Et cette opinion veut aujourd’hui être un consommateur responsable, elle veut une croissance verte et elle a compris que le combat pour la préservation de l’environnement est déterminant pour l’humanité. L’activité agricole porte cette espérance.

Je veux dire aux organisations syndicales agricoles : ce qui est important, ce n’est pas de défendre les agriculteurs mais l’agriculture, c’est de défendre des causes. Nous devons adapter notre système aux enjeux de demain et ne pas verser dans les conservatismes.

- Solitude en milieu rural, suicides chez les agriculteurs… comment enrayer ce phénomène ?
J-P.D :
Le XXIe siècle c’est le siècle de l’autre, le drame du XXIe siècle c’est l’isolement. Avec les nouvelles technologies on se parle de plus en plus mais on s’écoute de moins en moins ; on peut être citoyen du monde en réagissant au drame libyen, à la tempête en Haïti, au drame japonais, et ignorer complètement la souffrance de son voisin. Notre société manque de lieux d’écoute pour pouvoir accompagner les personnes qui sont en situation difficile.