À la Scourtinerie, un savoir-faire unique du fruit à la décoration
Artisanat / À Nyons, la dernière Scourtinerie de France produit depuis la fin du 19e siècle des scourtins encore utilisés aujourd'hui par certains oléiculteurs, viticulteurs et des passionnés. Ces savoirs faire ancestraux sont aussi devenus des objets de décorations recherchés.
À Nyons, dans la Drôme provençale, la Scourtinerie a su marquer l’histoire de la commune. Transmis de génération en génération depuis 1882 et sa création par Ferdinand et Marie Fert, cet atelier s’est réinventé pour continuer de faire vivre son savoir-faire. La première machine à scourtins ingénieusement élaborée en 1892 et la découverte de la fibre de coco, matière résistante utilisée par les marins pour le cordage, marquent un tournant dans l’histoire de cette famille d’artisans nyonsais. Alors que les oléiculteurs s’emparent de cet outil pour filtrer leur purée d’olives, les années 1920 incarnent l’âge d’or du scourtin de la France jusqu’en Syrie. Entre temps, les normes d’hygiène et les besoins de productivité ont évolué. Toutefois, la Scourtinerie n’a pas dit son dernier mot.
Se réinventer
Si une nouvelle machine encore plus rapide a été créée en 1955, le « grand gel des oliviers » de 1956 a fait dégringoler le monde oléicole et l’affaire familiale avec. « Du jour au lendemain tout s’est stoppé », raconte Sophie Villeneuve-Fert, très attachée à l’histoire de la Scourtinerie. La famille s’est diversifiée en fabriquant des tapis d’ameublement allant de 25 à 80 centimètres puis 2,50 mètres dans les années 1960. Dans les années 1970-1980, la Scourtinerie voit un regain d’intérêt pour ses filtres artisanaux. « Les normes d’hygiène avaient évolué. On a remplacé la fibre de coco par du polypropylène ou du nylon », précise Sophie Villeneuve-Fert. À ce jour, une minorité de moulins a conservé l’extraction de l’huile d’olive par le biais des scourtins. Seuls 10 % des créations de l’atelier concernent des commandes à vocation agroalimentaire. Et l’olive n’est plus le fruit phare des scourtins. Les raisins ont pris le dessus. Jusqu’en Scandinavie, des caves s’équipent de ces créations pour filtrer leur breuvage. Dans la Drôme, la Cave de Tain utilise cette méthode ancestrale. Depuis 2014, la coopérative viticole a investi dans un pressoir vertical JLB 12. Les scourtins favorisent le pressage et le drainage du marc. Ce type de pressage donne des vins plus structurés, assez riches et concentrés en tanins. La Cave de Tain utilise aussi les scourtins en dessous-de-plat, à son restaurant Le Fief de Gambert. Ce n’est pas tout, ces outils artisanaux peuvent aussi être utilisés pour filtrer d’autres liquides agroalimentaires tels que le cidre ou encore l’huile de noix.
De génération en génération
À la Scourtinerie, Sophie Villeneuve-Fert a développé sa polyvalence. Âgée d’une trentaine d’années, celle qui représente la cinquième génération de l’affaire familiale a trouvé sa place. « À la suite d’un court arrêt maladie, ma mère s’est blessée il y a onze ans et m’a demandé de venir lui donner un coup de main. J’étais partie voyager pour découvrir autre chose mais finalement j’ai trouvé ma place ici. Grâce à nos relations avec nos fournisseurs de fibre de coco en Inde, j’ai aussi l’occasion de voyager. Je fais partie d’une génération qui recherche une qualité de vie mais aussi des valeurs à défendre. Je retrouve du sens à Nyons en représentant le travail de mes ancêtres. Il n’y a pas une année sans projet ici. C’est formidable même si la conjoncture n’est pas facile, raconte la jeune femme déterminée à développer l’entreprise. Nous sommes la dernière Scourtinerie de France, les gens jouent encore le jeu de l’artisanal pour nous soutenir. Nous devons continuer notre développement pour conserver l’activité et nos salariés. Nous employons actuellement sept personnes. »
Pour Frédérique Fert, la Scourtinerie c’est « le bonheur tous les jours. Je suis arrivée à 23 ans et aujourd’hui, j’en ai 61 ans. On est en famille, on transmet ces outils ou les améliore… Sophie a développé l’informatique. Avant son arrivée, on faisait encore tout à la main notamment la comptabilité, c’était d’un autre temps. À la Scourtinerie, chaque génération apporte sa pierre à l’édifice ».
Sophie Villeneuve-Fert n’est jamais à court d’idée. La jeune femme cherche à développer le tissage d’autres fibres (chanvre, sisal…) et à trouver de nouvelles teintures végétales. Actuellement, elle et son compagnon rénovent le musée de la Scourtinerie. Créé en 2013, cet espace retrace l’histoire familiale. Bientôt, il intégrera aussi l’évolution de la filière oléicole nyonsaise, de l’implication des femmes dans le développement de l’entreprise et des liens tissés au fil des décennies avec trois associations indiennes pour financer des projets sociaux et culturels. Le musée, ouvert tout au long de l’année, fait partie des incontournables à visiter dans la Drôme provençale.
Morgane Eymin
Une piqueuse d'olives 2.0
Après plusieurs demandes d’oléiculteurs, Sophie Villeneuve-Fert s’est lancée dans le pari fou de reproduire la piqueuse d’olive inventée par ses ancêtres à la fin du 19e siècle. Elle a fait appel à Vincent Mussigmann, un ingénieur basé à Tulette qui vient réparer les machines à la Scourtinerie. Pour coller aux normes d’hygiène, permettre un lavage plus efficace et une production à plus grande échelle, la piqueuse 2.0 a été conçue en métal. La machine est aussi équipée de deux rouleaux (contre un seul auparavant) pour s’assurer que les olives soient bien piquées. Elle est proposée à la vente et peut être fabriquée en un mois. La Scourtinerie la propose aussi en location à la journée.