Comprendre le sol avant de décider
Observer le sol pour mieux raisonner les pratiques viticoles. C’est l’ambition du projet Vitisol, porté par le Comité Bourgogne (BIVB) en partenariat avec Celesta-Lab et l’Université Bourgogne Europe.
À Bouzeron, en Côte chalonnaise, la dernière demi-journée du Fosse’Tival - le 5 novembre - a donné une illustration concrète de cette démarche, fondée sur l’ouverture de fosses pédologiques directement dans les parcelles.
Comme l’a rappelé Thomas Montagnac, du Comité Bourgogne, « le projet Vitisol a deux objectifs principaux : un objectif très concret, très terrain, avec des ouvertures de fosses dans les parcelles, et un deuxième volet plus global, à l’échelle de toute la Bourgogne, pour constituer un réseau d’observation des sols viticoles ». L’enjeu est donc de dépasser les diagnostics isolés pour construire une lecture collective et comparable des sols.
Le programme s’inscrit dans la durée. Réparties sur cinq ans, soixante parcelles représentatives des grandes sous-régions viticoles bourguignonnes sont étudiées selon un protocole commun. « L’idée, c’est d’avoir une étude harmonisée de l’ensemble des terroirs de Bourgogne, en regardant les mêmes paramètres, notés de la même façon, pour avoir une vraie homogénéité dans ce qu’on observe », souligne le chef de projet.
À Bouzeron, la fosse ouverte dans la parcelle support de la démonstration (lire encadré) devient ainsi un outil agronomique pour tous. Avant même d’entrer dans le profil, la lecture commence à l’échelle de la parcelle. « On commence déjà à lire le sol en regardant la parcelle, la vigueur, le couvert, l’aspect de surface... », explique Antoine Morin, de Celesta-Lab.
Méthode Speed pour harmoniser
Cette approche structurée repose sur la méthode Speed (Soil Physical Evaluation & Efficient Diagnosis), conçue pour réduire la subjectivité. Car sinon, « il y a autant d’interprétations de fosses qu’il y a de gens qui descendent dedans. Cette méthode est faite pour qu’on parle tous le même langage », insiste-t-il. Le diagnostic suit donc un ordre strict : « Un diagnostic de sol, ça se fait toujours dans le même ordre : le physique d’abord, ensuite l’acido-basique, puis l’organo-biologique et enfin le minéral. Il faut lever les contraintes dans cet ordre-là ».
Sur la parcelle de Bouzeron, l’observation met en évidence un horizon dit de "responsabilité" limité à environ quarante centimètres, reposant sur une roche-mère compacte. Cette notion est centrale dans l’interprétation. « L’horizon de responsabilité, c’est l’horizon sur lequel le viticulteur peut agir. L’horizon naturel, lui, fait partie du potentiel de la parcelle, mais on ne le modifiera pas », rappelle Antoine Morin. Ici, avec la vigne en place, les marges de manœuvre sont réduites : « L’horizon de responsabilité réel est souvent limité aux 30–40 premiers centimètres ».
Intervenir à bon escient
Ici, les critères physiques observés montrent une compaction modérée, mais encore franchissable par les racines. La conclusion est claire et assumée : « L’objectif, ce n’est pas de chercher des problèmes, c’est de savoir s’il y en a vraiment un et surtout s’il est justifié d’intervenir ». Ici, les racines sont fonctionnelles et passent encore la "semelle" de compaction sous-terraine. Il est donc déconseillé d’intervenir sur cette vigne. « Une intervention mécanique, c’est lourd, énergivore et risqué si elle est mal faite. Il faut être sûr de la raison pour laquelle on intervient ».
L'occasion de réfléchir à d'autres cas de figure qui se présentent dans d'autres parcelles, notamment au moment où la parcelle est mise au repos. « Le meilleur moment pour faire ce genre de diagnostic, c’est avant une plantation. Là, on est libre d’agir, sans contrainte liée à la vigne en place », soulignent les intervenants. Une fois la vigne installée, certaines corrections deviennent impossibles.
Biomasse microbienne et minéralisation
Mais avec la vigne en place, l’analyse se poursuit avec le fonctionnement organo-biologique du sol. Ici, les résultats montrent un stock de matière organique structurante correct, mais une fraction énergétique insuffisante. « La matière organique, ce n’est pas qu’un stock. Ce qui compte, c’est sa qualité et sa capacité à fournir de l’énergie au sol », rappelle Antoine Morin. Un sol peut ainsi présenter des teneurs acceptables tout en fonctionnant en régime limité, « faute d’énergie disponible pour la biomasse microbienne ».
Cette biomasse, au cœur du fonctionnement du sol, est décrite sans ambiguïté : « La biomasse microbienne, ce sont des êtres vivants : sans carbone énergétique, elle ne peut pas fonctionner ». Cela se traduit alors par une minéralisation de l’azote, avec des conséquences directes sur l’alimentation de la vigne.
Outre les apports de matière organique ou d'engrais, parmi les leviers évoqués pour lever cette limite, la restitution des sarments revient régulièrement dans les échanges. « Les sarments, c’est du carbone gratuit : c’est du CO₂ capté par la vigne grâce au soleil, qu’on peut restituer directement au sol », rappelle l’agronome. En Bourgogne, avec la pratique du brûlage des bois, « on perd du carbone tous les ans. Si on veut entretenir la machine sol, il faut des apports réguliers ».
Améliorer la durabilité de nos terroirs
À travers cet exemple de Bouzeron et des autres régions viticoles en Bourgogne, le Fosse’Tival illustre la philosophie de Vitisol : apporter aux vignerons des clés de lecture objectives pour raisonner leurs pratiques, sans sur-intervention ni dogmatisme. « Le sol est votre outil. L’objectif, c’est d’améliorer sa dynamique ».
Avec ce projet, la Bourgogne se dote progressivement d’un observatoire de référence, destiné à éclairer les décisions agronomiques de tous et ainsi à renforcer la durabilité de ses terroirs viticoles.
Fosse pédologique de Bouzeron : Sol peu profond sur roche calcaire
La parcelle support du Fosse’Tival est située à Bouzeron, sur un secteur bien exposé, à ressuyage rapide, implantée sur une pente faible. La vigne, ancienne, est estimée entre 70 et 80 ans. L’état sanitaire est jugé satisfaisant, avec une sensibilité limitée aux maladies.
Le sol est peu profond, la roche-mère compacte apparaissant entre 40 et 45 cm. Lors de l’ouverture de la fosse, la dalle calcaire se révèle difficilement fracturable, confirmant une contrainte physique forte liée à la profondeur exploitable. La texture est fine en surface, sans présence marquée de gros blocs, tandis que la pierrosité augmente avec la profondeur.
Les pratiques culturales décrites par le salarié du domaine reposent sur l’absence de désherbage chimique, un travail du sol modéré et la présence d’un couvert végétal hivernal peu développé, destiné à protéger le sol sans générer de concurrence excessive. Les apports sont principalement minéraux.
Le système racinaire montre une exploration majoritairement latérale, conditionnée par la faible profondeur du sol. Quelques racines exploitent des fissures de la roche-mère, mais le potentiel racinaire reste globalement limité par le facteur physique.
Cédric Michelin
Encadré