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Agrioccasions, les occasions agricoles

Février 1956, un hiver qui a meurtri l’agriculture française

Aléa climatique extrême / Il y a tout juste 70 ans, la France plongeait dans un froid extrême et persistant. Ce gel polaire provoqua de très lourds dégâts à l'agriculture et fragilisa durablement de nombreuses exploitations.

Par Christophe Ledoux
Février 1956, un hiver qui a meurtri l’agriculture française
Fonds Mémoires de la Drôme
Camille Dermain avec son troupeau de moutons, quartier Saint-Pierre à l'ouest de Nyons. Au second plan, des oliviers gelés en février 1956.

À la fin du mois de janvier 1956, une masse d’air polaire d’origine sibérienne s’installe durablement sur la France. Le froid devient intense et surtout persistant durant une grande partie du mois de février. Les températures restent négatives en continu, de jour comme de nuit, empêchant tout dégel des sols.

Dans de nombreuses régions, les minimales descendent fréquemment sous -15°C, avec des pointes locales atteignant ou dépassant -20°C lors des pics de l’épisode. L’ensemble du territoire est concerné, y compris les régions méridionales habituellement épargnées par les grands froids. En vallée du Rhône, le mistral accentue encore la rigueur des températures ressenties, aggravant les dommages sur les cultures pérennes.

Ce froid exceptionnel et durable a paralysé la vie quotidienne des Français et les infrastructures. La quasi-totalité des régions touchées a subi des dommages importants. Cet épisode climatique extrême reste un repère historique.

Un bilan agricole d’une ampleur inédite

Très rapidement, les organisations professionnelles agricoles tentent d’évaluer l’ampleur des dégâts. La FNSEA établit un premier bilan provisoire présenté à l’Amicale parlementaire agricole. Les pertes sont alors estimées à près de 200 milliards de francs (ce qui représente environ 5 milliards d'euros), soit environ 10 % du revenu agricole national. Au-delà des destructions de récoltes, « c’est bien le capital de production agricole qui est touché », lit-on dans les archives de L'Agriculture Drômoise.

Les cultures d’hiver subissent des dégâts importants, voire considérables dans certaines régions. La FNSEA estime que 1,5 à 2,5 millions d’hectares sont affectés. Dans plusieurs départements, plus de 70 % des soles céréalières sont détruites. Les cultures maraîchères, florales et certaines cultures industrielles sont anéanties, tandis que les pertes sur les légumes d’hiver (choux, navets, rutabagas) aggravent les tensions sur l’approvisionnement alimentaire.

Vignobles et oliveraies très impactés

Les cultures pérennes paient le plus lourd tribut. Dans les départements du Midi, les pertes de fond sont massives : serres détruites, vergers anéantis, arbres forestiers gelés. L’olivier, emblématique de ces territoires, est particulièrement touché. Des millions d’arbres meurent sur pied, parfois en éclatant sous l’effet du gel. La FNSEA rappelle qu’il faut près de vingt ans pour constituer une oliveraie productive, soulignant l’ampleur des pertes à long terme.

La vigne n’est pas épargnée. Dans de nombreuses régions viticoles, le gel descend jusqu’au bois. Des ceps entiers doivent être arrachés et replantés, entraînant plusieurs années sans production. L’élevage souffre également : pénuries de fourrages, difficultés d’abreuvement, flambée des prix des aliments pour bétail et hausse de la mortalité animale fragilisent les exploitations.

Des réponses publiques sous la pression de l’urgence

Face à l’ampleur de la crise, l’État met en place des mesures exceptionnelles. Le conseil des ministres est saisi dès la mi-février. Des importations de produits alimentaires sont favorisées afin de contenir la hausse des prix. « Quand les températures chutent, les prix s'envolent », lit-on par ailleurs. Des semences de blé sont mobilisées en France et à l’étranger, avec un encadrement strict des licences d’importation confiées aux chambres d’agriculture et aux organisations coopératives, afin d’éviter toute spéculation.

Les organisations spécialisées formulent de nombreuses demandes : prêts à taux réduit, primes à la reconstitution des vergers, aides à l’achat de plants, exonérations fiscales et dégrèvements de contribution foncière. Ces dispositifs visent à permettre la survie économique des exploitations, mais peinent à compenser l’ampleur des pertes, notamment pour les producteurs de cultures pérennes.

La Drôme durement touchée

Dans la Drôme, département aux productions diversifiées, le gel de 1956 frappe avec une particulière violence. L’arboriculture, alors en plein développement, est sévèrement impactée. Abricotiers, pêchers et cerisiers sont gelés jusqu’au bois dans de nombreuses exploitations, entraînant l’arrachage de vergers entiers et plusieurs années sans récolte.

La viticulture drômoise subit également de lourds dégâts. De nombreuses parcelles doivent être replantées, générant des pertes de revenus durables. Dans certains secteurs, le gel agit comme un accélérateur de mutations : abandon de parcelles marginales, restructurations foncières, évolution des pratiques culturales et des choix de cépages.

Les conséquences économiques se prolongent bien au-delà de l’année 1956. Endettement, chute des revenus et fragilisation des trésoreries contribuent à l’abandon de certaines exploitations et participent à l’accélération de l’exode agricole.

Dans la Drôme comme dans l’ensemble des territoires ruraux, l’hiver 1956 rappelle avec force la vulnérabilité de l’agriculture face aux aléas climatiques et l’importance des choix structurels, économiques et techniques pour y faire face… autant que faire se peut.

Christophe Ledoux