Géopolitique du soja
A LIRE / Cette toute petite graine dirige une partie du monde. Moins connu que le maïs, le blé ou encore le riz, le soja est pourtant devenu une culture stratégique.
«Le soja est invisible et pourtant, c'est le pilier de la sécurité alimentaire mondiale », souligne le chercheur Olivier Antoine, auteur de l’ouvrage La géopolitique du soja1. Comme la plupart des plantes, le soja plonge ses racines dans la préhistoire. Il a été domestiqué en Asie de l’Est il y a près de 5 000 ans, avant d’être utilisé dans les pratiques agricoles. N’ayant pas acquis de statut symbolique religieux, à l’image du blé, sa diffusion a été géographiquement limitée, même s’il faut mentionner une timide apparition en Europe au XVIe siècle. Il faut attendre les guerres de l’opium (entre 1839 et 1860), puis la révolution industrielle pour assister à l’essor international de cette plante. Jusqu’au début du XXe siècle, la Chine est le premier producteur mondial de soja (71,5 %) devant la Mandchourie (16,5 %) et le Japon (5,9 %).
Triangle stratégique
L’invasion de la Manchourie par le Japon en 1931 rebat les cartes géopolitiques agricoles de cette production. Les États-Unis s’engagent alors dans la culture du soja pour éviter d’être dépendants du Japon, devenu premier producteur mondial avec la Mandchourie. La Seconde Guerre mondiale et le contrôle des États-Unis sur le Japon permettent aux premiers d’imposer leur domination sur le marché mondial du soja. Les États-Unis deviennent rapidement le premier producteur (70 %) et le premier exportateur (50 %) mondial de cette plante. Cette hégémonie se renforce à l’occasion des négociations du Gatt (préfiguration de l’Organisation mondiale du commerce) entre 1964 et 1965. Les Européens peuvent subventionner leurs agriculteurs en échange d’une ouverture aux importations de soja américain qui pourra ainsi alimenter le cheptel européen. Quelques années plus tard, le soja décroche véritablement son statut d’instrument d’influence. Face aux pays de l’Opep qui ont quadruplé le prix du pétrole et confrontés à une récolte désastreuse, les États-Unis (70 % de la production mondiale) suspendent toute exportation de soja, faisant flamber les prix mondiaux. C’est ce qui convainc les pays d’Amérique du Sud, Brésil et Argentine en particulier, de produire pour leur bétail. « Le soja sud-américain devient ainsi le produit d’un nouveau triangle stratégique : Amérique du Sud (producteur), Europe (transformateur), Chine (consommateur) », explique Olivier Antoine. En deux décennies, la Chine devient en effet le premier importateur mondial de soja (60 %), réduisant considérablement la part achetée aux Américains pour s’approvisionner auprès des Brésiliens. En un demi-siècle, la production mondiale de soja a été multipliée par quinze, passant de 26 à 400 millions de tonnes. Elle est aujourd’hui concentrée sur six pays : Brésil, États-Unis, Argentine, la Chine, Inde et Paraguay. Cet essor s’est réalisé grâce aux organismes génétiquement modifiés (OGM) et au prix d’une importante déforestation, rappelle l’auteur. Cet ouvrage, qui offre une très grande qualité en termes d’informations, de connaissances et de réflexion, lève le voile sur une culture méconnue et met en lien les stratégies d’influence qu’elle génère. Un livre indispensable pour comprendre les enjeux alimentaires du moment.
Christophe Soulard
1 - La géopolitique du soja. – Olivier Antoine – Armand Colin – 23,90 euros.