Cette toute petite graine dirige une partie du monde : elle ne pèse en moyenne que 150 mg. Moins connue que le maïs, le blé ou encore le riz, les trois céréales les plus consommées au monde, le soja est pourtant devenue une culture stratégique. « Le soja est invisible et pourtant, c'est le pilier de la sécurité alimentaire mondiale » souligne le chercheur Olivier Antoine, auteur de l’ouvrage La géopolitique du soja*. Jusqu’au début du XXe siècle, la Chine est le premier producteur mondial de soja (71,5 %) devant la Mandchourie (16,5 %) et le Japon (5,9 %). L’invasion de la Manchourie par le Japon en 1931 rebat les cartes. Les États-Unis s’engagent alors dans sa culture. La Seconde Guerre mondiale et le contrôle des États-Unis sur le Japon permettent aux premiers d’imposer leur domination sur le marché mondial du soja. Les États-Unis deviennent rapidement le premier producteur (70 %) et le premier exportateur (50 %) mondial. Cette hégémonie se renforce à l’occasion des négociations du GATT (préfiguration de l’Organisation mondiale du Commerce) entre 1964 et 1965 : Les européens peuvent subventionner leurs agriculteurs… en échange d’une ouverture aux importations de soja américain qui pourra ainsi alimenter le cheptel européen. Quelques années plus tard, le soja décroche véritablement son statut d’instrument d’influence. Face aux pays de l’Opep qui ont quadruplé le prix du pétrole et confrontés à une récolte désastreuse, les États-Unis (70 % de la production mondiale) suspendent toute exportation de soja, faisant flamber les prix mondiaux. C’est ce qui convainc les pays d’Amérique du Sud, Brésil et Argentine en particulier, de produire pour leur bétail. « Le soja sud-américain devient ainsi le produit d’un nouveau triangle stratégique : Amérique du Sud (producteur), Europe (transformateur) Chine (consommateur) », explique Olivier Antoine. En deux décennies, la Chine devient en effet le premier importateur mondial de soja (60 %), réduisant considérablement la part achetée aux Américains pour s’approvisionner auprès des Brésiliens. En un demi-siècle, la production mondiale de soja a été multipliée par quinze, passant de 26 à 400 millions de tonnes. L’auteur souligne avec pertinence que le soja est « devenu un révélateur de puissances, (...) un catalyseur de conflits ».
(*) La géopolitique du soja. – Olivier Antoine – Armand Colin – 23,90 euros