Les sols du vignoble auscultés
Mardi 4 novembre, trois pédologues – Morgan Curien (Chambre d’agriculture de Bourgogne-Franche-Comté), Thierry Ferrand (Nièvre) et Thierry Beuchet (Haute-Saône) – ont passé la journée dans les vignes d’Arbois pour étudier la qualité et la structure des sols. Le vignoble jurassien n’ayant pas été inclus dans le Réseau de mesure de la qualité des sols (RMQS), ces spécialistes ont décidé d’y conduire leurs propres observations.
Mis en place en 2000, le Réseau de mesure de la qualité des sols (RMQS) constitue un dispositif national de suivi à long terme de l’état des sols français. Il repose sur une grille couvrant tout le territoire français, avec un point d’étude tous les 16 km². À chaque point, les scientifiques prélèvent et analysent les sols selon une même méthodologie pour évaluer leur composition, leur fertilité, leur teneur en carbone, la présence éventuelle de polluants, ou encore la biodiversité qu’ils abritent. Ce maillage permet de dresser un état des lieux global et d’observer l’évolution de la qualité des sols. « Le hasard est mal tombé : les sites viticoles jurassiens sont passés à travers les mailles du filet », explique Morgan Curien, pédologue pour la chambre d’agriculture Bourgogne-Franche-Comté. « Nous avons donc décidé de rajouter Arbois au dispositif ». Accompagné de Thierry Ferrand et de Thierry Beuchet, pédologues pour les chambres d’agriculture de la Nièvre et de Haute-Saône, il s’est rendu sur place ce mardi 4 novembre afin de creuser plusieurs fosses pour étudier les sols du vignoble.
Un sol humide et tassé
La première fosse, creusée dans une parcelle au sol d’à peine 50 cm de profondeur avant la dalle calcaire, s’est révélée très humide. Les pédologues ont rapidement mis au jour un ancien drain, aujourd’hui hors d’usage. « La seule solution serait de drainer à nouveau pour éviter le dépérissement des vignes », commente Morgan Curien.Un sol est composé pour moitié de terre, mais aussi à 25 % d'air et 25 % d'eau. Toutes les 24 heures, l'air présent est complètement renouvelé. « On peut dire que les sols respirent », expliquent les pédologues. « C'est important car les racines ont besoin d'oxygène ». En versant quelques gouttes d’acide sur une motte de terre, les scientifiques ont observé une effervescence, signe d’un sol calcaire et d’un pH élevé, une donnée essentielle pour le choix du porte-greffe. La structure est dû à l'argile qui lie les éléments entre eux. La première chose que l'on remarque dans une fosse pédologique, ce sont les couleurs. La terre organique est marron mais le fer laisse des traces qui peuvent être verdâtre. Il devient grisâtre s’il n'y a plus d'oxygène dans le sol car des bactéries l'attaquent. Quand l'oxygène revient, il prend alors une couleur rouille. Les traces de couleur dans la terre témoignent des variations d’oxygénation et des déplacements du fer dans le sol. Ces indices permettent de suivre les écoulements d’eau. Les galeries de vers de terre, elles, facilitent la respiration et la croissance des racines. Une problématique récurrente en viticulture comme en agriculture est le tassement des sols, dû notamment au passage d'engins. « On suppose que le tassement est important dans le dépérissement de la vigne car les racines ont du mal à grandir au niveau de la surface ou la concentration de phosphore et d'oligo-éléments est la plus importante », poursuit Morgan Curien. « Sur certaines parcelles fortement tassées, la perte de production peut atteindre un tiers »La fosse révèle aussi deux zones compactées dans lesquelles les racines peinent à se développer, correspondant au passage des roues de l’enjambeur, se distinguent nettement. « Mais les sols argileux comme celui-là bouge naturellement. Avec la sécheresse : ils se fissurent. Le sol se décompacte seul grâce à ce sous-solage naturel », résume le pédologue.À quelques dizaines de mètres seulement, la deuxième fosse montre un tout autre visage. Plantée en 1974, la parcelle repose sur un sol plus profond, sans dalle calcaire. Le travail du sol se limite au rang : quatre à cinq passages annuels, tandis qu’une bande enherbée est maintenue entre les rangs. Les pédologues y observent une bonne activité racinaire et la présence de graviers calcaires. Cette structure équilibrée favorise la vie biologique. Le couvert végétal, en limitant l’érosion et en maintenant la porosité, contribue à la bonne santé du sol.
Un sol déstructuré après défrichement
La troisième fosse, ouverte dans une vigne plantée en 2014 sur une ancienne parcelle boisée, raconte une autre histoire. Ici, le sol a été bouleversé par le défrichement mécanique : les horizons naturels ont disparu et la matière organique s’est retrouvée mélangée. « On ne distingue plus les couches successives, les vignes ont du mal à trouver leur “carburant” », analyse Thierry Ferrand.Les pédologues notent aussi les séquelles d’une forte érosion liée au passage des engins sur sol humide. Ce terrain ne se régénérera pas seul ; des pratiques agricoles adaptées pourraient toutefois y remédier : « il faudrait remonter de la terre du bas et l’enrichir en matière organique ». Malgré tout, la présence de nombreux vers de terre et un enracinement correct des jeunes vignes laissent entrevoir un potentiel de restauration.Les pédologues saluent d’ailleurs une bonne pratique jurassienne : le maintien des sarments au sol, qui en se décomposant, enrichissent naturellement la terre.
S.C.