Retour d’expérience de Savoie
Guillaume Léger, éleveur de Haute-Savoie et président des JA de son département, s’est fortement impliqué tout l’été 2025 pour accompagner les éleveurs confrontés à la DNC. Le recul acquis permet aujourd’hui d’éclairer la situation franc-comtoise avec des éléments objectifs. Interview.
Guillaume Léger : « J’ai 28 ans, je suis éleveur en GAEC familial à quatre associés à Gruffy, en Haute-Savoie, producteur de lait pour la plus petite AOP fromagère française, la tomme des Bauges. Notre troupeau compte 80 vaches laitières et nous exploitons 140 ha, exclusivement en prairies naturelles. Sur le plan syndical, je préside le syndicat départemental des JA depuis 2022, après plusieurs années au bureau. Je fais également partie du bureau régional des JA AuRA. »
Malheureusement oui. Cela s’est produit également chez nous, dans au moins trois troupeaux à ma connaissance. Je comprends totalement le désarroi que cela peut provoquer. Mais cela fait partie des éventualités connues, et cela s’explique scientifiquement.
Après vaccination, l’acquisition de l’immunité est progressive : la protection n’est considérée comme « totale » qu’au bout de 21 jours, et encore, dans le sens où 98 à 99 % des animaux répondent correctement. Avec le vivant, il y a toujours une fraction infime qui ne réagit pas. Par ailleurs, la DNC a une période d’incubation longue : entre 10 et 13 jours dans les cas rapides… mais jusqu’à 60 jours, comme cela a été documenté lors de l’épidémie dans les Balkans en 2015. On ne peut donc exclure ni qu’un animal vacciné développe la maladie, ni que certains aient été vaccinés alors qu’ils étaient déjà infectés mais encore asymptomatiques.
Dès le début de la crise, nous avons basé notre stratégie sur des données objectives. Nous avons sollicité les spécialistes internationaux de la DNC afin de comprendre la dynamique de la maladie et de mettre en place les mesures les plus pertinentes. L’épidémie dans les Balkans a généré beaucoup de connaissances solides : propagation intra-troupeau, cinétique virale, effets des mesures de contrôle… C’est sur cette base que nous avons bâti nos convictions en faveur du triptyque d’éradication : interdiction des mouvements, vaccination, et abattage rapide et total des animaux du foyer.
L’abattage sur site est une épreuve terrible. Je parle d’expérience : avec le petit réseau de JA volontaires que nous avons monté, nous avons accompagné les éleveurs dans les trois quarts des foyers concernés, en soutien des services vétérinaires. Un psychologue de la MSA nous a aidés à comprendre à quel point il est préférable que l’éleveur ne soit pas présent physiquement lors de l’abattage : les images laissées peuvent être traumatisantes et durablement associées au lieu de travail.
Mais cet abattage rapide est indispensable. Quand les premiers symptômes apparaissent, la charge virale dans le troupeau est déjà très élevée, et augmente de manière exponentielle. Nous avons vu ce que produisait un simple retard de quelques jours : explosion du nombre de cas, cadavres qui se décomposent en quelques heures tant les animaux sont littéralement « pourris » de l’intérieur.
Certains pays l’ont testé. On peut juger qu’une mortalité de 8 à 10 % est “acceptable”. Mais dans la durée, ce n’est pas compatible avec un élevage moderne viable : outre la mortalité directe, il y a toutes les comorbidités, les chutes de performances, les problèmes de reproduction, la dégradation du bien-être animal… Sans parler des conséquences économiques sur les filières dépendantes de l’exportation.
Aujourd’hui, on peut dresser un bilan objectif : l’abattage des 78 foyers (32 en Savoie, 44 en Haute-Savoie, 2 dans l’Ain) représente moins de 1 % du cheptel bovin de la zone. Je crois sincèrement que nous avons fait le bon choix. Cela a été éprouvant, nous a valu insultes, menaces, remises en cause, notamment sur les réseaux sociaux… mais c’était la seule stratégie réellement protectrice. Mis à part deux éleveurs qui ont cessé leur activité (l’un allait arrêter, l’autre approchait la retraite), tous ont repeuplé et ont pu compter sur la solidarité collective pour accéder à de la bonne génétique et redémarrer dans de bonnes conditions.
Propos recueillis par Alexandre Coronel