Accompagné par certaines politiques régionales, le tourisme de montagne se diversifie depuis plusieurs décennies. Un phénomène dans lequel l'agriculture cherche à s'inscrire. Les Alpes font figure de massif pionnier en la matière, à l'instar de la route des fromages de Savoie qui connait un vrai succès depuis sa création en 2004.

En pleine diversification

Depuis l’âge d’or du ski dans les années 1980, « le comportement de la clientèle a évolué », retrace Emmanuelle George, chercheuse spécialiste du tourisme de montagne à l'Inrae. Les journées comme les séjours sont plus courts, et les skieurs sont à la recherche de nouvelles activités. Une nouvelle donne que les politiques publiques tentent d'accompagner et dont les filières agricoles cherchent à tirer parti.

« Les Alpes sont le massif le plus avancé en matière de diversification touristique, grâce à des dispositifs d’accompagnement dédiés », souligne Emmanuelle George. Depuis 2007, ce massif bénéficie d’une politique dédiée, nommé Espaces valléens. Animée par le comité de massif grâce à des fonds européens, d’État et régionaux, celle-ci encourage les projets à l’échelle de territoires plus vastes que les stations, dans lesquels l’agriculture joue souvent un rôle important.

Et les producteurs suivent : créée en 2004, la route des fromages de Savoie compte ainsi désormais 72 sites destinés à l’accueil du public, de la visite de ferme au musée en passant par la coopérative. Celle du Beaufortain accueillerait à elle seule 60.000 visiteurs chaque année.

Les autres massifs s’enthousiasment

« Dans les Pyrénées, nous avons aussi des atouts, mais nous avons démarré en retard », regrette de son côté Jean-Bernard Sempastous, député LREM des Hautes-Pyrénées. Comme beaucoup d’autres élus des communes de montagne, cet ancien maire de Bagnères-de-Bigorre admet avoir dans le passé « beaucoup investi dans le ski ».

« Ce modèle que nous avons défendu doit être remis en cause. La montagne a déjà mis en place beaucoup de choses et il n’aura pas besoin d’une nouvelle réglementation. Il suffit d’encourager les régions, les départements et les communes à travailler plus étroitement avec les agriculteurs », défend le député.

Dans le Massif central, Paul Bony, membre du bureau de la chambre d’agriculture du Puy-de-Dôme est « plutôt optimiste pour l’avenir » de l’agritourisme en zone de montagne. Parmi les évolutions notables selon lui : « avec les RTT, les séjours sont plus courts et plus nombreux, ce qui n’est pas forcément une mauvaise chose ». Une tendance qui peut aussi profiter à d’autres secteurs économiques. Comme le constate Jacques Chazalet, éleveur et président du Sommet de l’élevage, « les gens associent de plus en plus l’alimentaire à ce qui va autour comme l’artisanat et la coutellerie de Thiers ou de Laguiole ».

Quand une saison en sauve une autre

En faisant chuter drastiquement la fréquentation des stations de ski, le gouvernement a aussi ralenti l’activité hivernale des agriculteurs de montagne. Les effets sont particulièrement ressentis par ceux qui conservent un second emploi en station, par les spécialistes des produits en circuits courts, et par les viticulteurs. Heureusement pour eux, l’été 2020 a été marqué par une très forte affluence en montagne, dont ont bénéficié les produits locaux. Le signe, espèrent les professionnels, que par-delà les saisons, les touristes s’intéressent davantage à l’agriculture durant leurs séjours. Une tendance à l’œuvre depuis plusieurs années, encouragée depuis la loi Montagne de 1985 et intégrée dans l’aménagement des stations les plus récentes.

Montagne et agriculture, la double peine ?

Avec un taux de fréquentation raboté de 70 %, les stations de ski auraient perdu 1,5 milliard d’euros durant les deux semaines des vacances de Noël de 2020. « Une catastrophe » pour l’écosystème de la montagne, selon un communiqué publié par l’Association nationale des maires de stations de montagne (ANMSM) et France Montagnes. L’agriculture de montagne en souffrira-t-elle autant que le secteur touristique ?

Les chiffres précis manquent encore, mais les effets les plus importants devraient se faire sentir dans les Alpes, en touchant particulièrement les doubles-actifs et la viticulture. L’été 2020, avec une fréquentation record des touristes en montagne, devrait cependant amortir ce choc à l’échelle de l’année. Si la tendance se confirme, les saisons estivales pourraient représenter un nouveau marché de taille pour les producteurs.

Les inquiétudes des doubles-actifs alpins

En attendant, l’hiver est rude. « Beaucoup d’agriculteurs sont saisonniers dans les stations, et comptent vraiment sur ce revenu d’appoint », alerte Jean-Claude Croze, directeur de la FDSEA des deux Savoies. Percheman, moniteurs de ski, vendeurs dans les magasins de location : la fermeture des remontées met en péril l’ensemble de ces emplois hivernaux. Une situation d’autant plus délicate que les autres membres des foyers, souvent employés dans les restaurants d’altitude ou les hôtels, sont eux aussi dépendant des skieurs.

D’après la MSA, près de 200 chefs d’exploitation agricole dans les départements de l’Isère, de la Savoie et de la Haute-Savoie travailleraient dans les stations. Tous, détaille la caisse d’assurance maladie, peuvent en théorie prétendre aux aides et exonérations de 1.800 à 2.400 euros prévues par la troisième loi de finance rectificative. Au-delà de ce dispositif gouvernemental, la MSA Alpes du Nord indique également avoir débloqué une enveloppe spéciale Covid-19 d’un montant de 221.000 euros pour prendre en charge les cotisations des filières ou activités particulièrement touchées par le COVID 19, « dont font désormais partie les exploitants ayant une activité de moniteurs de ski ».

L’enjeu des doubles-actifs serait cependant spécifique au massif alpin. « Chez nous, ce n’est pas du tout le même système. Les exploitations se sont agrandies, et les gens ne travaillent plus en station », observe, depuis les Pyrénées, Sébastien Uthurriague, vice-président de la FNSEA 64 en charge de la Montagne. « Aujourd’hui, la plupart des exploitants ne vivent plus que de l’agriculture », confirme Jean-Bernard Sempastous, député LREM des Hautes-Pyrénées, et membre du Conseil national de la montagne.

Le vin, filière la plus vulnérable

« La première filière qui va être touchée, c’est la viticulture. Individuellement certains vignerons en vente directe vendent jusqu’à 70 voire 80 % de leur vin en station », indique Jean-Claude Croze, de la FDSEA des deux Savoie. Avec 2.000 hectares, le vignoble savoyard est l’un des plus petits de France, mais il peinera à écouler toute sa production cette année.

« La perspective de nos ventes pendant cette campagne, on la voit déjà », soupire Franck Berkules, chargé de communication du Comité interprofessionnel des vins de Savoie. En novembre 2020, seuls 7.760 hectolitres de vin ont ainsi été écoulés d’après les chiffres de son organisation, contre 11.048 en novembre 2019. Le phénomène est avant tout le fait des stations de moyenne montagne. Plus abordables, ce sont elles attirent la clientèle nationale, qui consomme de plus en plus « local » depuis cinq ou six ans.

En Alsace, l’absence des touristes inquiète tout autant. Cette région de moyenne montagne draine habituellement des Allemands, des Suisses, des Belges et des Français dans un rayon d’une centaine de kilomètres (Strasbourg, Nancy, Metz, Belfort), « qui souvent, en profitent pour faire la tournée du vigneron », commente Simone Kieffer, chargée de mission à l’Association des viticulteurs d’Alsace (Ava). Mais cette année, « c’est désert, c’est mortel », déplore-t-elle.

Le Jura se fait lui aussi du mauvais sang. Si certaines stations sont plutôt tournées vers le ski nordique ou les raquettes, la vente de vin y pâtira malgré tout de la baisse de fréquentation « même si nous n’arrivons pas à le quantifier finement », reconnaît Olivier Badoureaux, directeur du Comité interprofessionnel des vins du Jura (CIVJ). Alors que la saison devrait battre son plein, les caveaux de la région, rapporte-t-il, n’ouvrent « que les vendredis, samedis et dimanche car les visiteurs sont trop peu nombreux ».

Les autres filières demeurent confiantes

Les fromages de montagne, souvent sous appellation, semblent plus sereins. Beaufort, comté, raclette, abondance : ceux dont la notoriété n’est plus à faire sont largement consommés en dehors de leur zone de production. « En termes de volumes, la majorité de nos fromages ne sont pas vendus localement et en station de ski », analyse Sébastien Breton, directeur de l’association des Fromages traditionnels des Alpes savoyardes. Une météo froide et neigeuse boostera, quel que soit le territoire, les ventes de mont d’or, tartiflette et autres fondues, comme l’ont montré les ventes lors des fêtes.

Une préoccupation demeure : « passés les achats festifs, les mois de janvier et février seront cruciaux », prévient Sébastien Breton. C’est avant tout la fermeture de la restauration au niveau national qui pourrait encore fortement pénaliser les fromages sous appellation, à l’image de la situation vécue lors du premier confinement. Durant cette première épreuve, la solidarité montagnarde avait toutefois permis de limiter le choc, se félicite Jean-Claude Croze, de la FDSEA des deux Savoie. « Certaines collectivités ont même dégagé de l’argent pour acheter du fromage pour les Ehpad, les soignants, l’aide alimentaire », rappelle le directeur.

Côté viande, c’est aussi la fermeture des restaurants qui inquiète, plus que celle des remontées. « L’activité est perturbée pour une vingtaine, une trentaine d’opérateurs, des grossistes spécialisés dans la fourniture des restaurants et hôtels de montagne », constate Paul Rouche, directeur délégué de Culture Viande. « Certains accusent des pertes de 25, 30, voire 40 % par rapport à 2019 », affirme-t-il. Très lourd pour certaines entreprises, cet impact ne se répercute toutefois que sur « un nombre limité d’outils ». Sur les marchés des salaisons, « les producteurs ont pu retrouver des marchés à l’extérieur », se réjouit Paul Rouche. Au niveau national, l’effet a été d’autant plus limité que « la fin d’année a été très bonne » pour la charcuterie, souligne le responsable de Culture Viande.

Un été 2020 positif

Mais toutes ces filières ont pu compenser partiellement cette mauvaise saison hivernale par un été étonnamment favorable. Résultats de la limitation des déplacements ou tendance lourde aux vacances nature : près de 18 % des Français seraient ainsi partis cet été à la montagne, contre 11 % en 2019 selon un baromètre de septembre 2020 de G2A consulting, un cabinet de conseil en tourisme.

Cette hausse massive de fréquentation a généré une nouvelle demande chez les producteurs. Selon l’observatoire du Comité interprofessionnel des vins de Savoie, ces vins locaux ont ainsi bénéficié de ventes particulièrement élevées en juillet 2020, avec 8.612 hectolitres, contre 7.364 l’année précédente. La tendance s’est confirmée le mois suivant avec 7.464 hectolitres vendus en août 2020 contre 5.820 en 2019. « En mars, les producteurs n’arrivaient pas à vendre leurs saint-nectaire. En août, ils n’en avaient pas assez », abonde Paul Bony, membre du bureau de la chambre d’agriculture du Puy-de-Dôme.

« Ce qui est intéressant sur le long terme est de comprendre si le rebond de fréquentation estival qu’on a observé en 2020 de manière générale dans les montagnes françaises est seulement conjoncturel, ou s’il est structurel », analyse Emmanuelle George, chercheuse au sein d’Inrae et spécialiste du tourisme de montagne.

Si la tendance se confirme, la profession devra s’adapter. Car les massifs moins habitués ont été surpris par le comportement des estivants. Dans les Pyrénées, l’été 2020 a ainsi mis à jour de nouveaux conflits d’usages, souvent liés à la présence des chiens des touristes sur les pâturages. « Les élus veulent aller plus loin pour cadrer ce flux touristique », assure Sébastien Uthurriague, de la FDSEA64. L’ouverture au tourisme, prévient-il, devra s’accompagner de pédagogie, non seulement auprès des nouveaux arrivants, mais également auprès des producteurs : « ouvrir sa ferme, accueillir des gens, cela demande du temps et des compétences. Tout le monde n’est pas encore prêt à le faire. »

Vin : la haute montagne, une porte d’entrée pour l’export

Les stations de ski de haute montagne sont plus chères que celles de moyenne montagne et « attirent une population à 60 % internationale » qui souvent consomme les vins issus des vignobles prestigieux français, rappelle Franck Berkules, chargé de communication du Comité interprofessionnel des vins de Savoie. « Anglais, Russes, Brésiliens ne sont pas les plus grands acheteurs de vins de Savoie, mais leur venue dans les Alpes est l’occasion de les découvrir et de colporter leur image dans leur pays », ajoute-t-il. La réduction des arrivées de touristes étrangers est donc aussi, indirectement, une perte pour le débouché des vins de Savoie.

Des stations mieux intégrées à l’agriculture locale

« Historiquement, la manière de prendre en compte l’agriculture dans le développement des stations a été très variable », rappelle Emmanuelle George, chercheuse au sein d’Inrae. Conséquence : les stations sont physiquement plus ou moins proches des sièges d’exploitation. Si les stations les plus anciennes, comme Megève ou Chamonix, ont été créées dans les années 1920 autour de villages existants, les grandes stations dites « intégrées » des années soixante et soixante-dix, comme Les Arcs ou La Plagne, ont été construites sur des sites vierges. « On ne se préoccupait pas forcément beaucoup de ce qui était présent dans le territoire », souligne la chercheuse. L’idée d’intégrer les acteurs locaux ne réapparaît vraiment que dans les années quatre-vingt, avec les stations dites « de quatrième génération », comme Valmorel.

Agriculture et tourisme se rapprochent

En confiant le développement touristique aux collectivités grâce aux comités de massifs, la loi Montagne de 1985 facilite aujourd’hui le resserrement du lien entre agriculteurs et touristes. Randonnées dans les alpages, visites de fermes ou dégustations, l’agriculture est encouragée par les élus à jouer ses nouvelles cartes. « La clientèle des stations de ski vient de plus en plus non pas uniquement pour le ski mais aussi pour découvrir la région et les terroirs. C’est un vrai atout pour nos produits, souvent sous signe de qualité, et notre gastronomie », témoigne Cédric Laboret, président de la chambre d’agriculture Savoie Mont-Blanc.