VITICULTURE
Santé et sécateur : un défi de taille

Étape incontournable et capitale sur toute exploitation viticole, la taille doit être effectuée dans les meilleures conditions possibles sous peine de répercussions importantes sur la santé du vigneron. L’entretien du sécateur joue également un rôle clé. 

Santé et sécateur : un défi de taille
L’entretien de la lame de sécateur est essentiel pour prévenir les risques sur la santé du vigneron et de sa vigne. ©ZB

En période de taille, un viticulteur donne entre 10 000 et 13 000 coups de sécateur par jour. Un geste indispensable et répétitif, qui peut avoir de lourdes conséquences sur la santé. L’apparition de troubles musculo-squelettiques (TMS) est monnaie courante chez les viticulteurs. Entre 2012 et 2016, 3 505 cas de TMS ont été recensés(1) dans le secteur professionnel de la viticulture, ce qui en fait le secteur agricole le plus touché par ce type de pathologie. Ces troubles affectent principalement les muscles, les tendons et les nerfs des membres supérieurs : vertèbres cervicales, lombalgies (lumbagos), poignets avec le syndrome du canal carpien, genoux ou encore épaules. À noter que les TMS constituent la première cause des maladies professionnelles reconnues en agriculture. « La prise en charge des TMS en consultation de médecine du travail occupe une grande part de nos activités, quels que soient les secteurs et les filières », constate Sandrine Lamborelle, médecin du travail de la MSA Ain-Rhône. Entre 2012 et 2016, les TMS ont représenté 94,1 % des maladies professionnelles reconnues chez les actifs agricoles.

Des préjudices pas seulement physiques

En cas de TMS, les conséquences peuvent être lourdes sur la santé : comptez en moyenne 40 jours d’arrêt de travail pour un syndrome du canal carpien et 210 jours pour une rupture de la coiffe des rotateurs. Au-delà de la douleur infligée par ces pathologies, les risques sont multiples : possibilité de ne pas retrouver la même amplitude de mouvement après guérison, perturbation de l’organisation de l’exploitation, handicaps, problèmes familiaux, frais de santé… toutes ces conséquences des TMS peuvent exercer une influence sur la santé économique de l’entreprise. Toutes les populations ne sont pas également touchées par ces troubles : des disparités liées au sexe ou à l’âge existent. Les pathologies du rachis lombaire (lumbago, mal de dos), touchent plus fréquemment les hommes. Elles représentaient 15 % des TMS les concernant entre 2012 et 2016, contre 4,7 % pour les femmes. Les hommes sont également trois fois plus concernés par les TMS localisés aux genoux. A contrario, le syndrome du canal carpien est 1,4 plus fréquent chez les femmes que les hommes. Elles sont aussi plus concernées par les autres TMS touchant les mains, les poignets et les doigts (10 % de la localisation des TMS féminins entre 2012 et 2016) que les hommes (7,1 %). En viticulture spécifiquement, c’est dans la tranche d’âge de 41 à 60 ans que l’on retrouve le plus de cas de TMS. Leur indice de fréquence est significativement plus élevé chez les viticultrices (5,8) que chez les viticulteurs(3). Si les vigneronnes et vignerons sont particulièrement concernés par les TMS, c’est en grande partie à cause des contraintes de posture et de gestuelle imposées par le métier, qui les amènent à se maintenir accroupis ou courbés pour accéder à la vigne. La répétition de gestes, notamment durant la taille, est un autre facteur qui influe sur la fréquence de ces pathologies. Pour l’ensemble des actifs agricoles de 2016, les mouvements ou le travail répétitifs ont représenté 87,5 % des causes de TMS.

Affiler et affûter sa lame pour éviter les ennuis

Pour préserver au mieux sa santé et celle de la vigne, l’état de l’outil de taille est capital, qu’il s’agisse d’un sécateur manuel ou électrique. Pour le viticulteur, une lame avec un bon pouvoir de coupe permet de gagner du temps et de s’économiser : avec une lame non affilée, la durée de la coupe augmente en moyenne de 16 % 2. Avec un sécateur électrique, une lame mal affilée entraîne une augmentation de la consommation électrique de l’outil, qui perd en autonomie. Le niveau de vibration de l’engin augmente de 15 % en moyenne3, ce qui peut amener à dépasser le seuil d’exposition « déclenchant l’action », c’est-à-dire celui au-delà duquel l’employeur doit prendre des mesures de prévention. Ce dernier a été fixé par la directive européenne du 25 juin 2002 à 2,5 m/s² sur une période de référence de 8 heures pour les vibrations transmises au système main-bras. Or, avec une lame non affilée, un sécateur électrique atteint les 2,8 m/s² de vibration3. La généralisation de l’usage des sécateurs électriques a d’ailleurs entraîné un déplacement des TMS chez les viticulteurs. « En 2005, les TMS rencontrés chez les vignerons concernaient à 70 % la main, contre 40 % aujourd’hui. Avec l’utilisation du sécateur électrique, les TMS sont de plus en plus souvent situés dans l’épaule : ils représentent 30 % des cas aujourd’hui, contre 10 % en 2005 », explique Jacques Vermorel, conseiller en prévention de la MSA Ain-Rhône, lors de sa 32e session de formation « Ne perdez pas le fil ». Cette formation existe aussi pour les arboriculteurs. Devant un public constitué de trois vignerons, le conseiller détaille les enjeux du pouvoir coupant des lames de leurs sécateurs. Il leur apprend également à diagnostiquer l’état de la lame et à pratiquer au mieux leur technique d’affilage. Au début de la session de formation, Jacques Vermorel rappelle qu’une lame en mauvais état a aussi des conséquences sur la santé de la vigne. « Une lame qui coupe mal ne permettra pas d’effectuer une coupe nette : les ceps et plantes sont écrasés durant l’action, ce qui entraîne une mauvaise cicatrisation de la vigne et l’apparition de maladies. » La matinée de formation se poursuit avec plusieurs explications théoriques et beaucoup de pratique : les participants effectuent des comparaisons entre des sécateurs fournis par la MSA et leur propre outil, déterminant lesquels coupent le mieux. Le conseiller leur explique également comment reconnaître un fil de lame viré, retourné ou hors d’usage. Selon l’état du fil, il faudra opter pour l’affûtage, qui implique d’enlever de la matière de la lame pour reconstituer un fil, ou pour l’affilage, qui consiste à entretenir les angles du taillant et à redresser le fil pour le maintenir droit. « Il ne faut pas attendre que le fil soit viré pour agir, car il se déforme facilement », rappelle Jacques Vermorel. L’affilage d’une lame de sécateur prend généralement 5 secondes. « Il faut appliquer une force de 100 grammes durant le geste, soit l’équivalent d’une caresse ». Affileur en main, les vignerons s’entraînent sur plusieurs lames sous le regard du conseiller. Ce dernier rappelle également l’importance d’un bon outil pour entretenir sa lame : les pierres d’affûtages, abrasives, ne sont pas idéales pour pratiquer l’affilage. En outre, leur déformation au fil du temps rend parfois impossible le respect de l’angle du taillant. Un affileur manuel permettra d’éviter ce souci. En fin de cession, les viticulteurs reçoivent un affileur, des gants et des lunettes de protection. Pour Bernard Jomain, vigneron basé à Charentay venu assister à la formation, cette piqûre de rappel est très utile : « On a tous appris ces gestes sur le tas. Pour moi, c’est très intéressant d’aller chercher ce savoir avec une approche plus technique ».

Zoé Besle

1- MSA, observatoire des troubles musculo-squelettiques, 2012-2016
2 - MSA Bourgogne, MSA Ain-Rhône, Metroergo : investigation et quantification des facteurs biomécaniques, 2008
3 - Dossier technique MSA Alpes-Vaucluse et MSA Provence-Azur, exposition des tailleurs aux vibrations main-bras, 2015
 

 

Les bons gestes pour s’économiser
Pour étirer la colonne, prenez appui sur un manche d’outil, abaissez le buste en reculant les fesses et en creusant le dos. Maintenez cette position 30 secondes et répétez l’exercice. ©ZB

Les bons gestes pour s’économiser

Comme pour toute activité physique, l’échauffement est primordial pour garder la santé à la vigne, tout comme les étirements. Des exercices peuvent être pratiqués avant, pendant et après la journée de travail. En arrivant à la vigne, vous pouvez par exemple effectuer des montées de genoux, qui font travailler les muscles élévateurs des cuisses. Avant de commencer à tailler, étirez vos membres supérieurs : pour étirer les bras, mettez les mains dans le dos et montez vos mains le plus haut possible en gardant le dos droit, maintenez la position en soufflant. Avec un simple manche d’outil, vous pouvez étirer votre colonne : prenez appui sur l’outil puis abaissez le buste en reculant les fesses et en creusant le dos : maintenir la position trente secondes et répéter l’exercice. De retour de la vigne, la pratique d’exercices de relâchement musculaire, de respiration et d’étirements permettront de préserver votre corps et d’améliorer vos mouvements. Pensez aussi à varier les positions de travail debout, assis, à genoux et à vous hydrater.

Z.B.