Colère agricole
Et maintenant, que fait-on ?

Cédric Michelin
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La Chambre régionale d’agriculture de Bourgogne-Franche-Comté avait convié les présidents des Chambres départementales, le politologue Jérôme Fourquet, l’ancien ministre de l’Agriculture Didier Guillaume et le vice-président du Conseil régional Nicolas Soret, à débattre et analyser la colère agricole de ces derniers mois.

Et maintenant, que fait-on ?
La table-ronde réunissait les sept présidents des chambres d'agriculture départementales de BFC ainsi que l'ancien ministre de l'Agriculture, Didier Guillaume, et le vice-président du Conseil régional, Nicolas Soret. Au premier plan, Bernard Lacour représentant la Saône-et-Loire.

Que fait-on d'une colère ? On la laisse s'exprimer en espérant qu'elle va s'éteindre d'elle-même ? On la réprime ? On l'instrumentalise ? On l'entend et on la prend en compte ?... Toutes ces questions traversaient l'évènement organisé, le 12 mars dans les locaux de Dijon Céréales, par la chambre régionale d'agriculture de Bourgogne-Franche-Comté (BFC). L'organisme présidé par Christian Decerle souhaitait rebondir sur les semaines de manifestations agricoles afin d'en comprendre l'origine, voir comment, aujourd'hui, les annonces gouvernementales se concrétisent et quel rôle les chambres d'agriculture peuvent assumer pour accélérer la traduction dans les faits des réponses apportées aux revendications.

L'analyse livrée par le politologue Jérôme Fourquet avait le grand mérite d'éclairer sur les origines de la crise et sur la perception, par la société française, de son agriculture. Une perception pas exempte de contradictions... La table-ronde qui suivait rassemblait Didier Guillaume, ministre de l'Agriculture de 2018 à 2020, Nicolas Soret, vice-président du Conseil régional de BFC en charge de l'économie (voir encadré) et les présidents des Chambres d'agriculture départementales de BFC(*).

« Le revers de la montée en gamme »

Invoquée sans toujours reposer sur une réalité tangible, la souveraineté alimentaire inspirait les participants : « La colère qui s'est exprimée, souligne Vincent Lavier (chambre d'agriculture Côte-d'Or) caractérise une chose : l'absence de boussole. Après la Seconde Guerre mondiale, le cap était clair pour l'agriculture française, il fallait produire pour nourrir. Les choses ont dérapé au début des années 80 avec les premières crises de surproduction. À partir de 1992, on s'est livrés au marché mondial, le système a dérivé et, aujourd'hui, les contraintes qu'on met sur le dos des agriculteurs font que la souveraineté nous échappe. On a cru que la montée en gamme serait la planche de salut de notre agriculture, finalement, elle ouvre la porte à des importations bas de gamme ». Les périls qui guettent la souveraineté alimentaire, Philippe Monnet (Chambre 25-90), les voient bien dans les contraintes nouvelles qui se posent à l'élevage, en matière de transport des animaux et avec la prédation du loup : « Il faut des projets qui soient réalisables. La société réclame des animaux élevés à l'herbe, on pratique cela et on importe le loup ! On mérite mieux ! L'énergie perdue pour des choses qui ne sont pas cohérentes n'est pas mise là où elle serait utile ». « On a l'impression qu'en mettant des contraintes croissantes au transport des animaux, reprend Didier Guillaume, on affaiblit, de manière indirecte, mais constante, les pratiques d'élevage ». Et comment, dans ces conditions, attirer les jeunes ? « Il faudrait, poursuit Philippe Monnet, mettre en place un système qui permette à un jeune installé d'avoir au moins 50 % de sa production vendue sur la base des coûts de production, pendant au moins ses cinq premières années d'activité. Ce serait une manière de sécuriser ce jeune ».

« Ne plus travailler en silos »

Autre point abordé : le sentiment qu'après les annonces gouvernementales, le soufflet est retombé et que les résultats tardent à se faire sentir (lire aussi en page HH). « On sent une colère toujours présente et une grande déception, constate Arnaud Delestre (chambre de l'Yonne) on est conscient que le grand nombre de revendications ne simplifie pas les réponses. Néanmoins, le travail que l'on fait avec les DDT et les Préfets permet, pour des points minimes, d'avoir quelques avancées rapides, notamment sur la simplification, mais cela ne change rien au problème du revenu des agriculteurs. Il y a de la colère et de la déception. On a l'impression que les dossiers, au niveau national, sont traités avec la même approche qu'avant la crise. On continue à travailler en « silos », alors qu'on a besoin de globalité ». « Par rapport au panel de revendications exprimées, ajoute François Lavrut (Chambre 39), se qui se concrétise aujourd'hui reste de la « bricole » pour les agriculteurs. Sur les barrages, on sentait vraiment que l'interrogation de celles et ceux qui étaient là était de savoir ce qu'ils allaient devenir ». Pour Thierry Chalmin (chambre Haute-Saône), « si la commande est passée, la livraison tarde à arriver. Ajouter de la déception au désarroi, il n'y a rien de pire. On n'y est peut-être pas encore et on espère sincèrement que les choses vont se mettre en place. Mais il y a beaucoup de contradictions, par exemple avec la décision récente d'Elisabeth Borne de supprimer le crédit d'impôts qui avait été instauré pour les agriculteurs n'utilisant plus de glyphosate. Cette suppression est en contradiction totale avec la volonté de préservation de l'environnement ! Je ne pense pas que l'on soit sur le bon chemin avec de telles décisions... » 

Importance du collectif

Le président de la chambre de la Haute-Saône témoignait aussi de la situation difficile des agriculteurs bio, très nombreux dans ce département. Plus largement, que dit la crise actuelle de la capacité du monde agricole à agir collectivement ? Bernard Lacour (chambre de Saône-et-Loire) avoue avoir été frappé par cette dimension lors des manifestations : « J'ai été marqué par la forte présence des jeunes sur les barrages et dans les manifestations. C'est la preuve qu'ils croient encore en l'avenir, sinon, ils ne se battraient pas pour lui. En Saône-et-Loire, j'ai ressenti un vrai plaisir des agriculteurs à se retrouver ensemble sur les barrages. On a un modèle agricole français spécifique, quasi-unique au monde, durable et performant. Mais, confronté à l'économie mondiale, ce modèle est très malmené. Alors qu'on a des élevages de poulets ukrainiens avec 2 millions de poulets, chez nous, on est obligés de monter au créneau pour défendre un projet d'élevage de… 700 poulets ! Il faut se poser la question de la redynamisation d'une vraie approche collective, alors que nous ne sommes plus que 400.000 agriculteurs en France. Il faut recréer des projets collectifs porteurs de perspectives pour les jeunes ». Cette approche collective n'est pas simple à mettre en œuvre face au constat de l'hétérogénéité du monde agricole avec des exploitations qui vont bien et d'autres, beaucoup plus en difficultés. Cela, Didier Ramet (chambre de la Nièvre) le confirme : « Les chambres doivent aller plus dans les fermes. Les agriculteurs doivent accepter d'être expertisés pour voir là où ça ne va pas. Nous donnons des conseils qui peuvent être discutés avec les agriculteurs. Les stages à l'installation permettent aussi de sécuriser les jeunes. Nous, Chambres, jouons un grand rôle dans ce domaine ». Au terme de cette table-ronde, et avant que Marie-Jeanne Fotré Muller, (Draaf BFC) conclue les travaux pour l'État, quel message les différents intervenants pouvaient-ils délivrer aux générations qui arrivent ? « Pour que les agriculteurs soient heureux, souligne François Lavrut, ils doivent pouvoir vivre comme tout le monde, avec une charge de travail acceptable et un revenu correct ». « Engagez-vous et remplacez-nous ! » lance Didier Ramet. Quant à Thierry Chalmin, son constat est simple : « la crise d'aujourd'hui va faire que demain les jeunes auront un métier plus facile à embrasser que celui que nous avons eu ». « Notre agriculture a toujours su faire face aux crises, conclut Vincent Lavier, celle-ci est aussi potentiellement porteuse d'opportunités pour ceux qui nous suivrons ».

 

Berty Robert

 

(*)Thierry Chalmin (70), Arnaud Delestre (89), Bernard Lacour (71), Vincent Lavier (21), François Lavrut (39), Philippe Monnet (25-90), Didier Ramet (58).

 

Légende photo 1 : La table-ronde réunissait les sept présidents des Chambres d'agriculture départementales de BFC ainsi que l'ancien ministre de l'Agriculture, Didier Guillaume, et le vice-président du Conseil régional, Nicolas Soret.

 

Le rôle des élus locaux

En plus d'être vice-président du Conseil régional, Nicolas Soret est maire de Joigny et président de la Communauté de communes du Jovinien. Dans ce cadre il a mis en place un partenariat avec la ville de Paris, qui illustre ce que les élus locaux peuvent mettre en œuvre pour soutenir leur tissus agricole. Lors d'une rencontre avec Anne Hidalgo, il propose que l'agriculture de l'Yonne fournisse une partie des produits consommés par ce gros acheteur public qui fournit 50 millions de repas par an. L'élu a travaillé ce dossier avec la Chambre d'agriculture de l'Yonne. Il peut aujourd'hui mettre en avant le fait que, sur les 20 arrondissements parisiens, 17 servent dans leurs restaurations collectives des lentilles vertes de l'Yonne alors qu'auparavant, ces lentilles étaient Canadiennes. « La ville de Paris, explique Nicolas Soret, garantit des volumes et des prix de manière pluri-annuelle. Cette demande de perspectives était une attente du monde agricole ».