Chambre d’agriculture de Saône-et-Loire
S’interroger collectivement

Cédric Michelin
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Le 15 septembre à Jalogny, la session de la chambre d’Agriculture s’interrogeait sur « les formes collectives en agriculture, nouvelle donne du renouvellement des générations ? » L’occasion de mieux comprendre ces « nouvelles tendances » de collectifs à la « gouvernance plus horizontale » : des fermes collectives, Scop, Scic… qui mettent l’humain au cœur d’autres valeurs (écologie, portage du foncier et des capitaux…). Mais qui nécessite beaucoup de temps et d’accompagnement. 

S’interroger collectivement

« La petite France ». Le surnom de la Saône-et-Loire agricole reflète sa diversité de productions historiques. Mais après une tendance à la spécialisation, une nouvelle génération d’agriculteurs arrive. Des filles et fils d’agriculteurs mais aussi des hors-cadres familiaux, des fils ou petit-fils d’agriculteur mais sans lien familial (au 3e degré) avec les cédants/associés. Et de plus en plus nombreux, des personnes non-issues du milieu agricole (Nima), qui n’ont aucun lien familial avec l’agriculture. Car, si encore peu, toutes les générations avaient encore un grand-parent dans l’agriculture, ce n’est plus forcément le cas pour les millenials (année 2000) et générations à venir. Qu’est-ce que cela change ? Selon les réactions, tout ou rien. Leur mérite est d’abord « d’ouvrir le champs des possibles ». Et la chambre d’agriculture a pour mission « d’accompagner tous les styles d’agriculture », rappelait son président, Bernard Lacour en introduction. En Saône-et-Loire, même si ces nouvelles « fermes collectives » sont encore « rares », elles reposent sur les mêmes valeurs humanistes et de mutualisation que sont les coopératives, les Cuma… où « un homme égale une voix ».

Portrait-robot

Formateur chez Trame (Tête de réseau pour l’appui méthodologique aux entreprises) du côté des réseaux associatifs de développement agricole et viticole, Alexis Claudel tentait d’en faire un portrait-robot et d’en délimiter les contours (juridiques, capitaux…). Ces « entreprises collectives » se rencontrent surtout dans le secteur tertiaire dit de l’économie sociale et solidaire (ESS), comptant justement coopératives et mutuelles donc. « L’agriculture était plus traditionnelle mais s’ouvre à de nouveaux profils, de nouveaux choix idéologiques ou de postures par rapport au monde », modifiant le formes juridiques, revendiquant une « autre façon de produire », « le droit à des vacances », un autre « partage de la valeur »… Si la règle de base est « l’équité » entre tous, « travailler à plusieurs pose des questions sur le travail, sans domination ou gouvernance d’une grande gueule pour plutôt décider tous ensemble ». Selon le point de vue, des fermes « sans chef ou avec plein de chefs », souvent par ateliers, tâches ou missions.

Du côté des formes juridiques, il mettait en avant les Scop (Société Coopérative Ouvrière de Production) permettant de « ne pas se restreindre à la seule activité agricole » et donc d’imaginer d’autres « équilibres économiques », comme ces Scop ouvrant une fripperie, une épicerie ou vendant des formations (souvent pour présenter sa Scop). De forme privée et d'intérêt public, la Scic (Société coopérative d'intérêt collectif), elle, associe des personnes physiques ou morales autour d'un projet commun, permettant à des collectivités ou particuliers de s’y « engager et participer aux décisions avec un droit de vote ». Les revenus issus du capital et du travail sont alors « différenciés » et les associés « n’espèrent pas forcément un capital au moment de la retraite », illustrait-il. Si la loi a évolué en mai 2023 et permet aujourd'hui d'être "agriculteur actif" en Scic et Scop (pour bénéficier des aides de la Pac notamment), le statut de salarié-coopérateur ne permet pas encore d'accéder à d'autres aides comme la DJA

Tout rose le monde des Bisounours ?

Les principaux avantages sont surtout les moindres capitaux à avoir au départ, « pas trop de dettes sur le dos », facilitant les départs (et reprises) car « on peut faire autre chose et pas être agriculteur à vie ». Le foncier étant sous forme de parts à acheter ou vendre. Si dans les médias généralistes, ces « fermes collectives » sont dépeintes comme des lieux « tout beau », « avec l’âge, tout n’est pas rose et il faut dépasser cette utopie », reconnaissait Alexis Claudel qui justement accompagne ces collectifs dans leurs difficultés. La démocratie et « l’interdépendance » n’étant pas évident ou naturel, surtout lorsqu’il faut travailler, voire aussi vivre ensemble. « Cela demande une maturité individuelle et sociale, pas simple à mettre en place ». Trame forme à ce qu’ils appellent la « Haute valeur humaine », genre de « psychanalyse » pour « connaître ce qui fait sens pour soi » et dans le groupe. « Cela demande un regard extérieur pour être objectivité », car il n’est pas possible de connaître ce que l’on renvoi aux autres.

Réfléchir collectivement

Après l’exposition des données sur l’installation et la transmission (lire encadré) et deux tables rondes pleines de témoignages inspirants (à lire dans notre prochaine édition), l’heure était venue de conclure ces travaux. Pour le président du Département, André Accary, « ces échanges sont toujours utiles pour prendre de la hauteur ». Une aide précieuse pour lui qui voit que ces réflexions « touchent tous les corps de métier », citant par exemple d’autres professions indépendantes comme les médecins. Pour lui, il n'y a pas vraiment de raison d'être contre, par exemple, les Maisons de santé départementales ont proposé « un modèle différent » pour faire de la Saône-et-Loire, « une terre d’accueil » pour certains médecins, qui ne seraient pas venus sinon. Il redisait sa volonté « d’aider et garder un maillage agricole important », malgré la loi Notre l’empêchant d’aider le monde économique. « Je vais faire des propositions aux Comcom qui ont ces compétences ».

Le préfet, Yves Séguy ne trouvait rien à y redire sur le moment, lui qui s’interrogeait plutôt sur les « injonctions contradictoires » de la société et des lois sur l’environnement, la qualité, l’aménagement des territoires comme avec la volonté de consommer moins de foncier (loi ZAN). Car il voit surtout « se lever de nouvelles attentes et évolutions » sociétales depuis la crise Covid mais « sans exagérer ses espérances » non plus à outrance.

Si le président de la FDSEA, Christian Bajard se disait partant pour « collectivement réfléchir et relever le défi » du renouvellement des générations agricoles, surtout dans un département « ayant toujours fait le choix des Hommes et Femmes », il invitait toutefois les élus à signer un manifeste en soutien à l’élevage, faisant aussi le parallèle avec des freins à l’élevage en plein air comme le loup.

Besoin de tous les modèles

Bernard Lacour remerciait l’assemblée qui, comme lui, « se creuse les méninges pour installer dans toutes les productions avec des jeunes qui n’ont pas les mêmes attentes ». Il ne sous-estimait ni ne sur-estimait ces « fermes collectives » qui se développent mais à un moindre rythme que « le travail à façon par des entreprises en céréales » par exemple pas vraiment adaptées pour reprendre le flambeau d’éleveurs-sélectionneurs, source de richesses de nos territoires, relevait aussi Daniel Rizet, pour l’Ambassade du Charolais. La chambre régionale a lancé une « vraie réflexion avec Agir 2040 », saluait Bernard Lacour qui faisait un parallèle sur le sujet du jour : « le monde de l’élevage a un tissu d’associations » pouvant « renforcer les éleveurs » comme parfois « se neutraliser » et « créer une forme d’inertie », limitant les changements. Il annonçait la validation de la rénovation de la Maison de l’agriculture qu’il veut voir évoluer en une « Maison des agriculteurs, belle et forte maison, lieu de débats et de promotion de notre agriculture ». Sous toutes ses formes car « on a besoin de tous les modèles », à l’heure où le Préfet appelait à la « solidarité » face à la crise frappant le pouvoir d’achat des français.

Quelle est la réalité des fermes collectives ?

Quelle est la réalité des fermes collectives ?

Responsable du pôle installation/transmission à la chambre d’agriculture de Saône-et-Loire, Christine Laugâa faisait un point de situation. Aux installations « classiques » dans les grandes filières présentes dans le département, se retrouve aujourd’hui une plus grande diversité de projets et de porteurs de projets. Faute de pouvoir être exhaustif, la chambre d’agriculture pense que « les installations hors DJA (dotation jeune agriculteur) sont peu présentes dans le cadre de l’installation, car avoir 40.000 € d’aides en trésorerie facilite l’installation et les publics éligibles se tournent vers la DJA ». Cette introduction faite, Christine Laugâa précisait toutefois que certains « publics » peuvent être exclus sur des critères d’âge, d’absence de viabilité du projet ou de diplôme, ou encore « par choix personnel ». En se focalisant sur l’année 2022, sur 91 projets avec DJA, un tiers s’est fait en installation individuelle et deux tiers en sociétés. « En installation individuelle, cela ne veut pas dire pour autant qu’ils ne travaillent pas en collectif. Ils peuvent partager du foncier ou du matériel », notamment via les Cuma, « très présentes » en Saône-et-Loire. Il est aussi nécessaire de dissocier les installations en société unipersonnelle (une dizaine) de celle dans des sociétés avec des associés (Gaec, EARL, SCEA, SCEV). Pour l’heure, la chambre d’agriculture n’a jamais eu à accompagner de Scic ou Scop « et jamais avec DJA tant que la réglementation n’évoluera pas puisqu’il faut avoir un statut de chef d’exploitation à la MSA ou d’associé exploitant pour y prétendre », précisait Christine Laugâa. Le salariat n’ouvrant pas la possibilité « d’aller chercher la DJA ».

Tendance se développant depuis quelques années, des montages « juridiques plus subtils » avec deux sociétés pour des questions d’optimisation fiscale, d’obtention du label AB, différents associés, cadre familial ou non… avec même des installations via des « holdings qui commencent à apparaître » dans le département.

Finalement, sur les 52 installations sociétaires, la majorité se fait « avec des parents, des oncles, la belle-famille… ». Huit projets néanmoins ont été faits avec des « tiers », dont trois qui sont des Gaec « à cinq associés ». Côté productions, depuis 3-4 ans, une « bascule » est observée avec moins d’installations orientées vers une spécialisation bovin allaitant qui prédominait jusqu’alors. « C’est davantage diversifié ». Si de nombreuses « subtilités » existent, « les nouveaux profils sont plus tournés vers des installations individuelles », comme le confirme le répertoire départ/installation (RDI) mettant en relation preneur/cédant ou structure cherchant un(e) associé(e). Au final, les projets d’installations collectives se compteraient sur les doigts d’une main chaque année, mais avec « des candidats souvent avec des niveaux de formations d’ingénieurs, des projets de reconversion professionnelle (après un BPREA) ou ayant des projets de vie avec des valeurs liées à l’environnement ». Corollaire, ce « nouveau public » est pour la chambre « plus exigeant, plus autonome, à la recherche d’une expertise pour la confronter à leur point de vue pour avancer de leur côté ». Ce qui n’est pas sans poser des questions et des défis à la chambre d’agriculture donc, qui fait appel aux compétences d’autres structures (PAI, centres comptables, banques, CFPPA…). En retour, les projets collectifs y retrouvent « une forme de crédibilité pour aller voir les cédants, les propriétaires, les banques… ». Reste que les conseillers, expert en leur domaine « mais pas expert en tout », sont « chamboulés » par ce nouveau public, ces nouvelles formes d’installation, ces nouvelles productions… « on devient conseiller-accompagnateur à l’écoute, ouvert d’esprit, avec des personnes autour (conjoints, associés…) » à conseiller car au final chaque projet est unique, surtout pour ces projets impossibles à comparer. Sans oublier le temps de ces installations qui s’étalent dans le temps en fonction du « rythme de chaque candidat et du turnover ». Un travail « passionnant » pour Christine Laugâa et son service mais une organisation à adapter en permanence…

Un nouveau collectif remplace le collectif de la Ferme de Saint-Laurent à Château

Un nouveau collectif remplace le collectif de la Ferme de Saint-Laurent à Château

Ferme collective historique puisque fêtant ses 30 ans « d’expérience » en la matière, la Ferme de Saint-Laurent sur les hauteurs de Cluny, à Château, a toujours misé sur la transformation, la vente directe (à la ferme et sur les marchés) avec des signes de qualité, tel que l’Agriculture biologique après avoir été un temps en biodynamie même. Différents ateliers sont conduits sur la ferme au gré des associés et salariés : vaches laitières, chèvres, maraîchage, boulangerie… figurent parmi leurs productions actuelles. Cinq associés et trois salariés sont en place. Parmi eux, Benoit Guy, l’éleveur, témoignait qu’il y a 10 ans, à sa sortie de formation agricole et après des expériences dans d’autres secteurs, la ferme de Saint-Laurent « cochait toutes les cases » qu’il recherchait alors : un collectif en place, en AB et plus atypique en agriculture, le fait de « ne pas devenir propriétaire de ma ferme », expliquait-il à la session chambre, utilisant pourtant le pronom personnel « me », signe de son implication et engagement. « Je n’aurai pas pu et je ne voulais pas m’installer et travailler tout seul. Ce n’est pas lié au fait d’avoir des weekends car je suis conscient que c’est un métier dur. Non, c’est que le collectif permet de passer ces caps, partager des problèmes… sans sortir de notre ferme », paradoxalement ouvert et fermé. Un paradoxe qu’il explique simplement : « Je sors à l’extérieur pour échanger sur du positif. Si à l’extérieur, c’est pour du négatif, alors cela me créé des galères ». À écouter son témoignage, on sent que Benoît a fait son introspection et se montre lucide : « je suis parfois d’accord avec moi-même, mais rarement avec les autres », concède-t-il, sur le fait qu’être en collectif n’est pas toujours chose aisée. Pourtant, la règle est simple à la ferme, « comme il est impossible de mesurer le temps ou la pénibilité » de chacun des ateliers, et que tous ont le sens des « responsabilités » et font un métier « passion », alors tout est mutualisé. « On se rémunère à la fin en fonction » du bilan. Autre particularité soulignée par Benoit, la ferme est grande et permet à tous de loger sur place, « dans six logements individuels », lui qui est en couple avec une autre associée, Amélie. Ils font attention à ne pas (trop) mélanger vie professionnelle et familiale : « la ferme ne doit pas rentrer dans le lit le soir », glisse-t-il à cœur ouvert. Idem, si les associés ont fait le choix de manger ensemble, il partage du temps « au travail » et « peu en dehors » pour garder une vie personnelle.

Reste que la ferme fait face à un « gros turnover » puisqu’elle a vu défiler 18 associés en 30 ans d’existence. Certains sont partis en retraites, mais d’autres ont connu des problèmes de santé, humain, d’envie… Benoit Guy annonçait d’ailleurs son souhait de partir après avoir « tuilé » son remplaçant. « Je me suis installé avec la DJA et guère plus. Je ne savais pas le temps que j’aurais envie d’être agriculteur. En tout cas, pas jusqu’à ma retraite, car déjà physiquement, j’ai vu des éleveurs malades et je n’ai pas envie d’en arriver là ». Ce choix est toutefois vécu comme une forme de « deuil ». Pour partir, la règle implicite est de trouver un repreneur pour ne pas déstabiliser la ferme. « Depuis le Covid, plein de gens veulent faire agriculteur, mais il faut trier dedans. C’est chronophage. Peu voient l’agriculture comme une activité rémunératrice ou même, servant à nourrir les gens. Ils ont de belles idées, mais ils ne sont pas prêts à vivre avec les vaches », tranchait-il. Car le métier reste rude avec le changement climatique, les aléas climatiques et « la bio qui n’est pas en grande forme en ce moment ».

Il a pourtant trouvé la perle rare semble-t-il sur le site web Objectif Terres (Terres de lien). Un collectif recherchant atelier pour atelier la ferme de Saint-Laurent. Un des futurs repreneurs, Thomas Géry racontait cette heureuse rencontre. « Nous sommes un collectif de sept (Sylvain, Thomas, Anne, Tom, Caroline, Apolline, Gaëtan) qui réfléchissions à nous installer après nos études à l’Isara (école d’ingénieur agronome à Lyon) ». Toutes et tous partageaient ce rêve sans le concrétiser et multipliant les emplois de conseillers agricoles. Leur recherche se focalisait sur le sud Lyonnais/Massif Central. C’est Benoit Guy qui les a contactés et invités. « À la chèvre près et à l’hectare près », cela correspondait. « On est tombé amoureux. On va juste à mettre les bottes et on y va », se projette déjà Thomas Géry qui pour autant ne sous-estime pas le défi : « cela va surtout nous laisser plus de temps pour travailler l’aspect humain », dit le futur-ex conseiller de la chambre d’agriculture des Savoies. Car passer de camarades d’école, d’amis, à associés, qui plus est avec trois couples au sein de ce collectif, risque de changer les rapports. « Il n’y aura pas de leader, mais deux référents par atelier et on décidera ensemble », ont-ils déjà réfléchi. Ils ont aussi acté de se faire « accompagner », notamment sur « la communication non violente » pour désamorcer les conflits naissants.

Dans la salle de Jalogny, chacun mesurait l’ampleur du défi de ce « gros mouvement d’associés », confirmait Benoit Guy, annonçant les départs de sa compagne et lui, du boulanger, d’une salariée à la retraite, bientôt du fromager… « Il ne restera plus qu’un associé « historique » au 1er janvier 2025 », après des passages de « 3-4 ans ». « La ferme a l’habitude de s’en remettre et les vaches et chèvres vont découvrir de nouveaux trayeurs », positivait-il même s’il sait que les nouveaux repreneurs peuvent faire le choix d’abandonner l’élevage sans qu’il ait son « mot à dire ». « Ce sera le plus dur, car je n’ai pas envie de les (ses vaches, NDLR) laisser à n’importe qui », s’inquiète déjà Benoit Guy. Thomas Géry le rassurait plus ou moins : « on va se tester avec le dispositif Start Agri pour se donner du temps et voir comment fonctionner ensemble ». Mais, lui non plus ne cachait pas qu’avec « un capital moindre » à investir au départ, « si on n’a plus envie, c’est plus facile de sortir ». Une nouvelle façon d’envisager sa vie d’agricultrice ou d’agriculteur qui n’est pas sans poser bien des questions, à commencer par cette accélération des générations qui n’en sont plus vraiment…