Malgré la concurrence d’Internet et de ses recettes en vidéos, le livre de cuisine fait de la résistance. Tour d’horizon des ingrédients qui lui permettent de rester à la page.

Les livres de cuisine font encore recette

L’année 2020 a vu se produire un phénomène rare : en septembre, les tomes 1 et 2 de Fait maison, l’ouvrage du chef Cyril Lignac, figuraient dans le top 5 des meilleures ventes en France toutes catégories confondues. Plusieurs facteurs expliquent que le papier conserve autant d’adeptes. Dans le monde de la restauration d’abord, rappelons que les débutants se retrouvent très vite avec un livre entre les mains. « Dans pratiquement tous les lycées hôteliers, on leur demande d’acheter La Cuisine de référence de Michel Maincent-Morel qui leur servira tout au long de leur carrière », confirme Patrick Monfort. « Le papier est plus pratique en cuisine », ajoute le directeur délégué aux formations au lycée du Haut-Forez à Verrières-en-Forez (Loire). Le confort de lecture, une thèse à laquelle souscrit Adèle Pommier. La Montbrisonnaise (Loire), créatrice du blog culinaire et du compte Instagram éponyme Adèle Pomme, achète elle-même nombre de livres de cuisine. « Le papier et le numérique sont complémentaires mais j’adore feuilleter, je trouve l’expérience plus agréable. Il est plus facile aussi de retrouver une recette que l’on a vue dans un livre » raconte-t-elle.

Du numérique au papier

Un attrait confirmé qui a permis de ramener vers le papier plusieurs acteurs du web comme Marmiton. « Tout est parti d’une demande de nos utilisateurs », raconte Claire Debruille, directrice des contenus chez Marmiton. « Nous avons édité un magazine pour fêter notre dixième anniversaire et les remercier de leur fidélité. Ce devait être un one shot, mais on a été très surpris par l’engouement qu’il a suscité ». Dix ans plus tard, le magazine dont le succès n’a jamais été démenti paraît toujours en kiosques. « Sans représenter la partie majoritaire de notre activité, le papier est loin d’être anodin, c’est un vrai pilier », ajoute Claire Debruille. « Cela nous permet d’aller parler à des personnes qui ne vont pas forcément tous les jours sur Internet et ont d’autres habitudes. Même si c’est difficile à chiffrer, ces lecteurs sont un peu plus âgés que ceux du web. En revanche, leur point commun, c’est la cuisine du quotidien. Et notre mission est de les aider car la cuisine rend heureux, c’est notre slogan, mais peut devenir une corvée aussi », approuve Lison Guillard, cheffe de projet magazine et édition chez Marmiton.

L’alimentation, préoccupation majeure

Autre atout, le contexte favorable autour de l’alimentation qui coïncide avec la multiplication des émissions culinaires à la télévision depuis quinze ans, entre programmes courts pratiques et shows gastronomiques. De quoi renforcer l’aura, la notoriété des chefs et accentuer leur rôle de prescripteur. « Quand Pierre Gagnaire, la fierté stéphanoise, publie un livre, ça marche bien, témoigne Stéphane Douspis, en charge du rayon vie pratique à la Librairie de Paris à Saint-Étienne. « Même chose avec Régis Marcon. Des émissions comme On va déguster sur France Inter nous amènent aussi du monde ». Enfin, le livre en général et le livre de cuisine en particulier apparaissent comme un cadeau prisé en raison notamment de leur prix qui a peu augmenté au fil des années. 

Franck Talluto

Plus thématiques et plus esthétiques

Exit les livres généralistes, place désormais à des ouvrages de plus en plus thématiques, centrés sur un produit ou un plat. Les éditeurs suivent également les tendances et sont à l'écoute du public ce qui se traduit par une augmentation de titres sur le végétarisme, le véganisme, l'alimentation bio ou la cuisine étrangère. Concernant le contenu, Laure Aline des éditions La Martinière loue le « travail d’exigence et de vulgarisation » ainsi que le temps, précieux pour approfondir le sujet : « le but, c’est d’offrir un point de vue aiguisé au lecteur afin qu’il apprenne des choses et trouve des recettes, parfois sur des sujets niches comme le bouillon, les champignons ou le gibier ». L’aspect visuel a évolué, lui aussi et Laure Aline se réjouit de voir une production de plus en plus belle en rayons. « À une époque, il était impensable d’avoir une couverture d’un livre de cuisine sans photo », se rappelle-t-elle. « Ce qui fait le succès d’un livre, c’est d’arriver à un bel objet qui soit utilisé. S’il est cohérent, travaillé, que l’éditeur croit au projet, que l’auteur assure la promotion, on a toutes les cartes en main pour que l’ouvrage ait une résonance ». Une recette suffisante pour assurer un avenir au secteur ? « L’offre est peut-être devenue trop importante. Si c’est le cas, ça se régulera, estime Laure Aline. Le livre reste puissant, on le voit avec un secteur jeunesse plus dynamique que jamais. Surtout, il y a une créativité folle en cuisine, il suffit de regarder ce qu’il se passe sur Instagram, et c’est essentiel. Les lecteurs doivent sentir que les auteurs ont envie de transmettre ».