Agroalimentaire
Le réel impact de la guerre en Ukraine

La Commission économique du Sénat organisait à la mi-mars une table ronde sur le thème de « l’impact de la guerre en Ukraine sur les marchés agricoles et la souveraineté alimentaire ».

Le réel impact de la guerre en Ukraine

Vincent Chatellier, ingénieur de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) a invité les sénateurs à « un voyage dans la réalité des marchés agricoles ». Certes, la Russie et l’Ukraine sont des pays très importants et influents dans les échanges internationaux agricoles. Mais au plan mondial, « le premier n’occupe avec 27,5 milliards d’euros (Md€) que la 11e place parmi les 25 premiers exportateurs agroalimentaires et le second la 17e avec 20,7 Md€ », relativise-t-il. La Russie n’est aussi que le 6e client de l’Europe et l’Ukraine le 13e, loin derrière le Royaume-Uni, les États-Unis et la Chine. Les rôles s’inversent quand il s’agit de fournir l’Europe. L’Ukraine s’affiche au 6e rang et la Russie peine à se hisser au 17e. En termes de solde commercial agroalimentaire, il est en revanche à craindre que le conflit en cours ne vienne amoindrir les excédents européens qui se chiffrent à + 4 Md€ vis-à-vis de la Russie et surtout + 16 Md€ envers l’Ukraine.

Sur un plan plus franco-français, le chercheur de l’Inrae constate que le solde positif de notre balance avec la Russie reste « modeste avec 300 millions d’euros (M€) en 2021, grâce à nos exportations de vins et spiritueux. Mais on a perdu tous nos marchés sur les productions animales depuis 2014 ». Il est en revanche négatif avec l’Ukraine : - 200 M€, en raison de notre forte dépendance à l’huile de tournesol.

Est-ce à dire que la perte temporaire de ces marchés n’aura que peu d’impact sur l’agriculture française et européenne ? S’il est compliqué de répondre aux conséquences multifactorielles de ce conflit, Vincent Chatellier souhaiterait que la France « se concentre sur la recherche de nouveaux clients ».

« L’heure des choix »

Partageant son sentiment, le président de l’APCA, Sébastien Windsor, s’agace que l’Europe « croit encore au libre-échange » et s’interdise d’utiliser des techniques innovantes quand « nos concurrents le font ». Pis selon lui : « L’Europe travaille en silo et oppose progrès économique et progrès environnemental », lâche-t-il dans une charge assez virulente. « Les MAEC telles qu’elles ont été bâties compensent une perte économique liée à un progrès environnemental », a-t-il dit. « On pousse les agriculteurs à la décroissance. C’est dramatique », a-t-il martelé expliquant les conséquences d’une telle politique sur une souveraineté alimentaire malmenée par les crises successives. Pour noircir un peu plus le tableau, Thierry Pouch, chef du service Études, références et prospective à l’APCA pointe l’alourdissement des charges en partie lié au conflit ukrainien et ses conséquences sur l’explosion à venir du prix des intrants, leur disponibilité mais aussi sur le prix de l’alimentation animale. « Il faudrait que le kilo de porc soit payé plus de 2,30 € à l’éleveur pour que ce dernier couvre ses coûts de production », a-t-il expliqué. En toile de fond, se pose la question de la révision des stratégies de l’Union qui ont été construites sur des références aujourd’hui dépassées. Cette révision permettrait d’atténuer les effets économiques du conflit. Mais à quoi s’attendre ? « Ici, on est dans la boule de cristal. Il y a trop d’inconnues et de paramètres y compris sur le court terme », jugeant et affirmant que « l’heure des choix est arrivée pour l’Europe ».

Le spectre des émeutes de la faim

Le conflit en Ukraine a un réel impact sur la sécurité alimentaire des grands pays importateurs. Selon Thierry Pouch (APCA), les pays du pourtour méditerranéen sont très dépendants de la Russie et de l’Ukraine. Ainsi, l’Égypte importe 84 % de son blé des deux pays belligérants : 63 % de son blé de Russie et 24 % d’Ukraine ! Il en est de même pour la Turquie : 63 % de Russie et 11 % d’Ukraine. Quant au Liban (51 %) et à la Tunisie (41 %), sans le blé ukrainien, ils peinent à nourrir leur population. « Il y a déjà des mouvements de foule dans des pays à propos de l’augmentation des prix alimentaires et de leur disponibilité », a indiqué le sénateur Laurent Duplomb (Haute-Loire). Ce qui fait resurgir le spectre des émeutes de la faim en 2008, après la crise financière des “subprimes”. « L’arme alimentaire est aussi puissante que le canon », a résumé son collègue Daniel Grémillet (Vosges).