Chambre d'agriculture
Rencontre avec Fabien Deschizeaux, conseiller spécialisé dans la nutrition animale

Florence Bouville
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Originaire du 71, Fabien Deschizeaux occupe, depuis mai, le poste de conseiller bovins viande à la chambre d’agriculture. Cette arrivée récente cache en réalité une grande expérience terrain en matière de nutrition animale, ainsi qu’une fine connaissance du territoire. Après dix ans passés en tant que conseiller entreprise sur le Charolais, il a travaillé sept ans dans le commerce d’aliments bio pour finir par revenir… à la chambre. La boucle est loin d’être bouclée vu tout ce que compte développer Fabien, au plus proche des éleveurs du 71.

Rencontre avec Fabien Deschizeaux, conseiller spécialisé dans la nutrition animale
Fabien Deschizeaux occupe depuis mai dernier le poste de conseiller bovins viande à la chambre d'agriculture.

L’atout du "regard neuf" est souvent recherché par une entreprise. Le parcours de Fabien Deschizeaux introduit ici une variante de ce concept puisqu’après sept ans hors de la chambre, il revient sur un territoire et dans une structure qu’il connaît, spécialisé dans un domaine qu’il va continuer d’approfondir.

Élargir ses horizons

En tant que responsable du service commercial de l’entreprise Aliments Marion (fournisseur d’aliments bio pour le bétail), Fabien Deschizeaux se chargeait de la formulation nutritionnelle*, de l’étiquetage, et assurait une veille réglementaire. Sa clientèle était répartie sur un large secteur, couvrant bon nombre de régions. Il s’agissait en grande partie de « suivre les distributeurs », explique-t-il. Il a de cette façon pu toucher à toutes les productions, y compris donc les monogastriques, mais aussi les escargots, les carpes des étangs des Dombes… Il s’est rapidement rendu compte qu’en cas de problème sanitaire au sein des exploitations, « l’aliment est tout de suite mis en cause ». Cette expérience lui aura ainsi permis de développer une vision systémique de l’élevage et des enjeux de la nutrition animale.

Le "suivi nutrition bovins viande"

Fabien passe 20 % de son temps de travail à Ferm’Inov (Jalogny). Il assure un suivi des expérimentations et valorise les données qui en sont issues. En premier lieu en interne, en rendant ces dernières intelligibles et exploitables pour les autres conseillers sectorisés. Objectifs : établir un partage de connaissances et faire monter en compétences l’ensemble de l’équipe sur les sujets d’élevage. Il propose d’ailleurs à la fois des appuis individuels (sur demande des salariés) et des temps collectifs, durant lesquels il répond aux diverses questions techniques. Pour ce qui est de la communication externe, principalement auprès des éleveurs, plusieurs axes sont en cours de construction. À noter aussi que l’exportation et la diffusion des résultats expérimentaux de Ferm’Inov vont de pair avec le deuxième volet de son poste (80 % restants), à savoir le développement de la prestation suivi nutrition bovins viande. Il en va de la volonté des élus de la commission élevage de réinvestir ce volet essentiel.

Ce nouveau service se décline en deux niveaux de suivi et d’analyse, réalisés au travers de trois visites cadrées. Une première visant à détecter les leviers d’amélioration et mieux prendre en compte les contraintes de distribution (compter une demi-journée sur l’exploitation). Une semaine après cette première visite, sera remis un rapport de rations. « Des plans d’alimentation, j’en faisais déjà avant », souligne le conseiller, de plus en plus à l’aise avec cet exercice, conscient de la rigueur requise, mais aussi du fait qu’une « ration reste un indicateur ». Au démarrage de son activité, il préparait bon nombre d’éléments théoriques en amont, pensant "gagner du temps" ; alors qu’il vaut mieux « caler sur place, à la ferme, les rations et ensuite dégager davantage de préconisations ». Il est aussi là pour scanner tout ce qui touche aux risques de parasitage, aux différentes installations… Un exemple qui peut sembler tout bête, l’absence d’une pierre de sel. En effet, cette pierre est pour lui indispensable, car le sel est le seul micronutriment pour lequel les bovins se régulent tous seuls.

Sous deux mois, une deuxième visite sert à vérifier et ajuster le plan de rations. Enfin, en préparation du prochain hiver, les besoins de stocks sont passés en revue afin d’établir de nouvelles pistes d’adaptation (évolution de l’assolement, composition des stocks…). Bien sûr, le format garde de la souplesse, chaque élevage est différent ! le plus simple reste donc d’en discuter directement avec lui.

Enfin, dernière facette de ses missions, la réalisation de diagnostics CAP’2ER, suivant la méthodologie développée par l’Idele. Méthodologie basée sur l’ACV (Analyse de cycle de vie), évaluant l’impact environnemental d’une exploitation, en fonction de son système de production. Formé au mois de septembre, il devrait effectuer une dizaine de diagnostics dans les mois à venir. « On peut améliorer les performances environnementales en modifiant certains paramètres de la nutrition », affirme-t-il ; et plus largement certains critères zootechniques, bien que la majeure partie des émissions de GES (Gaz à effet de serre) du maillon production demeurent incompressibles. Les agriculteurs en demande de diagnostic ne s’inscrivent pas nécessairement dans une démarche LBC (Label Bas Carbone). Il s’agit bien souvent d’une étape obligatoire dans l’obtention d’autres subventions (plan bâtiment, etc.). Ce qui n’empêche en rien l’ouverture du débat autour de la performance éco-environnementale de la ferme.

Complémentarité des rations

À Ferm’Inov, fini l’engraissement des femelles du cheptel de souche avec du maïs ; la ration type contient de l’enrubannage, de l’orge et, selon la qualité fourragère, des tourteaux de colza. Cette évolution est motivée par deux aspects. D’une part, la répartition bisannuelle des vêlages (2 x 50), impliquant des tailles de lots d’animaux en finition non compatibles avec la gestion d’un silo. D’autre part, la ferme s’inscrit dans une démarche d’amélioration de l’autonomie protéique. Or, si l’ensilage de maïs est très riche en énergie, il demeure pauvre en protéines ; tandis qu’un enrubannage récolté précocement aura une valeur énergétique proche de celle du maïs et une teneur protéique supérieure. La ration type contient donc de l’enrubannage, de l’orge et, selon la qualité fourragère, des tourteaux de colza. Les trois catégories d’enrubannage 2023 sont les suivantes :

  • "Des enrubannages de très haute qualité", bons pour l’engraissement des vaches et des génisses, avec une forte densité énergétique (entre 0.8 et 0.9 UFL/UEB) et un niveau de Matières azotées totale (MAT) supérieur à 15 %. Ils représentent 10 % du stock total.
  • "Des enrubannages supérieurs", à destination des génisses (plus exigeantes en termes de densité), avec des valeurs de MAT comprises entre 12 et 15 %.
  • "Des enrubannages moyens", couvrant 75 % du volume. Ces fourrages étant davantage adaptés aux vaches, avec une plus faible MAT et densité.

Avec le recul, Fabien se rend compte qu’aujourd’hui, le maïs garde une capacité productive non négligeable lors des épisodes de sécheresse. Ce n’était pas du tout le cas il y a vingt ans. Preuve d’une nette évolution et adaptation, boostées par les moyens humains et financiers investis dans la filière. Dans la continuité de la visite technique du 27 septembre (lire notre article page…), selon lui, « sorgho et maïs doivent être utilisés en complémentarité ». Les rations mélangées « fonctionnent bien », témoigne-t-il. Son raisonnement est donc le suivant : « sur des parcelles difficiles [d’un point de vue pédoclimatique], il est intéressant d’y planter un sorgho pour obtenir un rendement satisfaisant » ; tandis que sur des parcelles présentant de meilleures conditions, la culture adéquate reste le maïs.

*Formulation nutritionnelle : ensemble des connaissances et des opérations mises en œuvre lors d’un mélange d’ingrédients pour obtenir un produit conforme à un cahier des charges intégrant des contraintes nutritionnelles.

L'intérêt des dérobées
Dérobée moha trèfle d'Alexandrie (2023).

L'intérêt des dérobées

Face à l’intensification des aléas climatiques, une exploitation peut miser sur la multiplication des cultures dérobées, afin d’augmenter son stock fourrager. C’est en tout cas le pari qui est fait à Jalogny. En plus des avantages agronomiques recherchés (couverture du sol, diminution de l’enherbement…), les dérobées, une fois enrubannées, nourrissent le cheptel de souche. La ferme a pour but de les insérer au maximum dans les rotations, en réfléchissant bien sûr en amont aux stocks déjà disponibles. Comme tout enrubannage, ces fourrages doivent être consommés préférentiellement dans les 12 mois suivant la récolte. « Leur report d’une année sur l’autre est plus délicat à gérer et peut causer des pertes, contrairement au foin » souligne Fabien Deschizeaux.