Grandes cultures et pesticides
« Déverrouiller » le conventionnel

Cédric Michelin
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Réduire l’usage des pesticides en grandes cultures : des expériences pilotes telles que le dispositif « Dephy Ferme » montrent que c’est possible, sans compromettre la marge de l’exploitation, y compris en agriculture conventionnelle. A condition de moins rester rivé sur son rendement. Diversification des cultures, stratégies de faux semis, utilisation de variétés résistantes… Combinés, ces leviers permettent de réduire l’usage des pesticides, mais peinent à se démocratiser. La faute à des « verrouillages sociotechniques », aussi bien en amont qu’en aval des agriculteurs, pointe-t-on à l’Inrae de longue date. Pour lever ces freins, le gouvernement a décidé, dans sa version finale du plan Ecophyto 2030, « de ne pas se concentrer uniquement sur l’amont de la chaîne agricole ». Reste à savoir si l’enveloppe de 90 M€ mise en place sera suffisante.

« Déverrouiller » le conventionnel

Face à la stagnation des précédents plans Ecophyto, le gouvernement en a présenté une nouvelle version début mai, qui maintient l’objectif de réduire de 50 % de l’utilisation des pesticides d’ici 2030, mais doit consacrer plusieurs changements de méthode. Parmi eux : « ne pas se concentrer uniquement sur l’amont de la chaîne agricole ». Pour ce faire, le gouvernement a mis sur la table un nouveau dispositif de « prise de risque amont-aval ». Les détails ne sont pas connus, mais un budget conséquent de 90 millions d’euros est prévu pour 2024.

La mesure part d’un constat simple : des méthodes existent pour diminuer l’usage des pesticides sans toucher aux marges des agriculteurs, mais elles sont peu diffusées. La faute, souvent, à des « verrouillages » impliquant différents maillons de la filière.

Les premiers résultats de ce type datent de 2010. Dans son étude Ecophyto R&D, Jean-Pierre Butault, alors directeur de recherche en économie publique à l’Inra, concluait à la faisabilité d’une baisse d’environ 30 % des pesticides (par rapport à 2006) sans perte significative de production et de marge, ni « bouleversement majeur » des systèmes de production. À condition de développer des itinéraires techniques « bas intrants ». En grandes cultures, qui représentent la majorité des surfaces et de l’utilisation des pesticides, les marges seraient même « peu ou pas touchées (avec les prix 2006) », précisait alors l’étude.

Sept ans plus tard, le réseau des fermes Dephy est venu étayer ce constat. Lancé dans le cadre d’Ecophyto, ce réseau, d’aujourd’hui 3.000 fermes, fédérait des exploitations engagées dans une démarche volontaire de réduction de l’usage des pesticides. En 2017, des chercheurs de l’Inrae ont passé au crible 946 fermes de grandes cultures conventionnelles du réseau.

Dans une étude publiée dans la revue scientifique Nature Plants, ils calculaient qu’il est possible de réduire les traitements en maintenant une productivité équivalente ou meilleure dans 94 % des cas, et une rentabilité équivalente ou meilleure dans 77 % des cas, en adaptant ses pratiques agricoles.

Une combinaison de leviers techniques

Concrètement, comment ces fermes parviennent-elles à réduire l’usage des produits phytosanitaires ? Diversification des cultures, stratégie de faux semis, recours aux plantes résistantes… « En combinant un ensemble de leviers, chacun n’ayant qu’un effet partiel, mais visant, conjointement à renforcer la régulation naturelle des bioagresseurs », précise l’Inrae. Des stratégies qui peuvent varier évidemment d’un territoire à un autre, en fonction des contextes de production, souligne un rapport du réseau Dephy Ferme.
Dans l’esprit, il s’agit de repenser l’exploitation agricole de manière globale, et non plus à l’échelle d’une parcelle ou d’une année culturale. En pratique, l’idée est de réduire préventivement les risques liés aux bioagresseurs, plutôt que de recourir à des interventions curatives.

Ainsi l’introduction de cultures rustiques, de légumineuses, ou encore de céréales alternatives dans l’assolement participe à briser le cycle des bioagresseurs. « Si l’on se limite à la culture de céréales d’hiver année après année, cela favorise les conditions de germination des adventices qui poussent en hiver, et avec le temps, leur nombre augmente considérablement », rappelle Nicolas Munier-Jolain, ingénieur de recherche à l’Inra de Dijon, au sein de l’unité « agroécologie ».

Ce qui explique que tous les systèmes du réseau Dephy-Ferme aient dû « renoncer à la rotation colza/blé/orge pour une rotation plus longue incluant des cultures de printemps ou d’été », souligne un rapport publié en 2018 sur la réduction de l’usage des produits phytosanitaires dans les grandes cultures, piloté par Irène Félix, experte grandes cultures-polyculture élevage au sein de l’institut Arvalis.

Minimiser la pression des bioagresseurs

Dans la même idée, le décalage des semis à une date ultérieur permet de minimiser la pression exercée par les bioagresseurs. L’idée étant de ne pas semer lorsque les conditions sont optimales pour la germination et la croissance des adventices, rappelle l’institut technique Arvalis. De même que l’adoption de stratégie de faux semis, visant à stimuler la levée des adventices puis à les détruire avant l’implantation de la culture, souligne une fiche technique d’Écophyto.

L’adoption d’un mélange de variétés au sein d’une même parcelle est également plébiscitée. En combinant trois à quatre variétés, on assure une complémentarité en matière de résistance ; chaque variété contribuant à « protéger ses voisines », selon M. Munier-Jolain. Cette diversité rend également l’ensemble moins vulnérable aux maladies par rapport à une monoculture.

Reste qu’en France, ces leviers – dont la liste est loin d’être exhaustive – ne sont pas « les plus rencontrés dans les exploitations agricoles », souligne Michel Duru, directeur de recherche à l’Inrae dans un article publié sur The Conversation. Ou ils le sont isolément.

À titre d’exemple, les mélanges variétaux et inter-espèces sont encore marginaux dans les plaines. Au sein du groupe coopératif Axéréal, ils concernent près de 10 % des surfaces de blé tendre conventionnelles, selon Pierre Toussaint, directeur durable pour la coopérative. « Même si l’intérêt n’est pas scientifiquement reconnu par Arvalis, certains agriculteurs semblent constater une meilleure résistance aux maladies », souligne M. Toussaint. Chez Cérèsia, « le recours aux combinaisons multi-espèces et multi-variétés n’est quasiment pas développé, sauf en élevage et dans la bio », constate Frédéric Adam, responsable solutions agricoles de la coopérative du Nord-Est.

Septicisme courant dans la filière

Comment expliquer cette faible diffusion ? Pour Jean-Marc Meynard, président du comité scientifique des chambres d’agriculture et chercheur de l’Inrae, la clef du mystère réside dans « un verrouillage sociotechnique » qui maintient les pratiques actuelles, entravant la diversification des assolements et consolidant le verrouillage autour des pesticides.

Pour l’heure, chez les agriculteurs, l’heure est souvent au scepticisme. « L’idée prévaut qu’il est, pour un agriculteur, intenable économiquement de ne traiter, et donc de perdre en rendement. Or, c’est faux », affirme Bertrand Omon, ingénieur en agronomie et environnement à la Chambre Régionale d’Agriculture de Normandie.

En témoigne ce céréalier de l’Aube (Grand Est), à propos des résultats du réseau Dephy Ferme. « Nous n’avons pas attendu le rebond environnemental pour éviter un passage de traitement. Les agriculteurs sont prêts à réduire l’utilisation des intrants, parce que cela coûte cher, explique-t-il. Mais il existe des limites à cette démarche. […] Dans mon contexte pédoclimatique, après m’être pris des bouillons, je suis revenu à mon blé, colza, orge ».

Pour Catherine Matt, directrice métiers du grain au sein de la Coopération agricole (LCA), il existe « un problème de transposition dans la vie réelle ». Autre barrière : les prescripteurs d’itinéraires culturaux continuent parfois de viser le maintien des rendements. Pilotées par les trois instituts de grandes cultures (Arvalis, Itb et Terres Inovia) depuis 2015, les plateformes expérimentales du réseau Syppre visent notamment « à rationnaliser l’usage des intrants sans affecter les potentiels de rendements », souligne Marie Estienne, coordinatrice technique de l’Action Syppre.

Après huit ans d’expérimentation, les résultats montrent une réduction significative de l’indice de fréquence de traitement (IFT) et une moindre dépendance aux produits phytosanitaires. Reste que « les performances économiques obtenues sont en deçà de notre système témoin », notamment à cause « du poids accordé aux cultures de diversification dans les systèmes innovants expérimentés, dont les résultats sont plus aléatoires que les cultures historiques », constate Mme Estienne. Reste qu’une éventuelle baisse de rendement est surtout « un problème économique vis-à-vis des intérêts des filières, et de leurs acteurs » pour lesquels « il n’est pas envisageable d’avoir une perte de rendement », selon Nicolas Munier-Jolain, chercheur à l’Inrae. En outre, la diversification agricole implique « une baisse des volumes d’exportation » qui jouent « un rôle crucial dans l’écosystème économique ». D’ailleurs, l’interprofession des céréales Intercéréales n’a pas répondu à nos sollicitations, estimant qu’il ne s’agissait « pas d’un sujet filière, mais plutôt d’un sujet production ».

Des initiatives au sein des entreprises

Du côté des coopératives, « l’on a passé le cap de la résistance un peu idiote », conteste M. Schlusselhuber. « Les coopératives sont pleinement engagées dans la réduction des produits phytosanitaires, mais elle doit être progressive pour que cela reste économiquement viable », souligne Catherine Matt, à la Coopération agricole. Selon elle, 70 % des coopératives ont d’ores et déjà mis en place des programmes de réduction des produits phytosanitaires, auxquels toutefois tous les agriculteurs n’adhèrent pas. Et d’ajouter que les ventes des produits phytosanitaires ne représentent en moyenne que 1 % du chiffre d’affaires des coopératives.

Parallèlement, diverses initiatives voient le jour au sein des entreprises. Ainsi, Pierre Toussaint, directeur durable au sein de la coopérative Axéréal, précise, par exemple, que sur les quatre millions de tonnes collectées, un million sont couvertes par des cahiers des charges « qui tendent à améliorer les effets environnementaux, avec chacun des indicateurs différents ». Et de citer parmi ces cahiers des charges le label Sans résidus de pesticides (SRP), ou encore le label Haute valeur environnementale (HVE).

Un temps de communication et d’apprentissage
Mais ces initiatives de valorisation des efforts auprès des consommateurs ont eu peu de succès jusqu’ici. En matière de HVE, la coopérative a produit jusqu’à 20 000 tonnes en blé tendre et blé dur. « Mais cela ne se développe pas, et cela tend même à disparaître. Dans ces fermes, nous observions pourtant des allongements de rotations, et des efforts significatifs en matière d’IFT », souligne M. Toussaint. Même échec avec le SRP : « Nous sommes montés jusqu’à 5 000 tonnes, mais les consommateurs n’en ont pas perçu la valeur. Nous avons dû arrêter. » Cérèsia fait le même constat, après avoir certifié 150 exploitations en HVE : « Le marché ne valorise pas encore cette certification, notamment pour le blé », précise Frédéric Adam, responsable des solutions agricoles pour la coopérative.

Selon M. Adam, la réduction des produits phytosanitaires ne pourra passer que par « un temps de communication, de vulgarisation et d’apprentissage ». Un constat partagé par l’ensemble des acteurs interrogés. À l’apprentissage s’ajoute un enjeu autour de la prise de risque. « Lorsque l’on se projette sur une transition vers l’agriculture régénérative, on quitte un schéma que l’on connaît bien pour aller vers quelque chose qui paraît plus risqué, souligne Catherine Matt. Le financement de la transition et la sécurisation financière de la prise de risque sont forcément des points à lever, pour que les années où cela ne se passe pas comme on aurait aimé soient compensées. » Autrement dit, « les transitions doivent être financées pour que cela avance ».