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Agrioccasions, les occasions agricoles

Digestats, mode d’emploi

Méthanisation / Comment valoriser les digestats de méthanisation sans compromettre la qualité des sols ni la sécurité des cultures ? À Grandris (Rhône), agriculteurs, techniciens et chercheurs ont confronté données scientifiques et pratiques de terrain lors d’une journée technique très suivie. Objectif : sécuriser les usages, objectiver les effets agronomiques et replacer la méthanisation agricole comme un levier au service des exploitations et de la fertilité des sols.

Par Rémi Morvan
Digestats, mode d’emploi
Watts‑New
L'épandage de digestat liquide peut être utilisé comme engrais en remplacement des engrais minéraux azotés.

Dans le hangar de l’exploitation, les bottes de paille servent de supports aux illustrations scientifiques, les discussions s’engagent rapidement et les questions fusent.

À Grandris, cette journée technique consacrée aux digestats de méthanisation n’avait rien d’un simple rendez-vous de sensibilisation. Composé majoritairement d’agriculteurs, de techniciens et de conseillers déjà familiers du sujet, le public de 60 participants était venu chercher des réponses précises, des données solides et des repères concrets pour sécuriser ses pratiques.

Organisée dans le cadre de l’action Pepit (Pôles d’expérimentations agricoles partenariales pour l’innovation et le transfert), la rencontre a permis de confronter résultats scientifiques, suivis agronomiques et retours de terrain autour d’un enjeu central pour la méthanisation agricole : comment valoriser les digestats sans fragiliser les sols ni compromettre la qualité des productions végétales. Une question au cœur des transitions agricoles, énergétiques et environnementales en cours.

La méthanisation comme prolongement de l’activité agricole

La journée s’est ouverte sur l’exploitation de Pascal Girin, président de la chambre d’agriculture du Rhône, hôte de la rencontre et lui-même engagé de longue date dans la méthanisation agricole. Avant d’entrer dans le vif des ateliers, l’éleveur a tenu à rappeler le sens de la démarche : une méthanisation pensée avant tout comme le prolongement de l’activité agricole, au service de la valorisation des effluents d’élevage et de l’autonomie des exploitations. « Il y a pas mal de petites unités qui sont le prolongement de l’activité agricole. Ici, la méthanisation est au bout de l’exploitation, d’un point de vue organisationnel, là où tous les effluents d’élevage se jettent », a-t-il expliqué.

Cette journée technique visait à restituer les enseignements de l’action Pepit, un travail de suivi conduit par le réseau des chambres d’agriculture, avec le soutien de financements européens et régionaux, et l’appui de partenaires techniques, notamment sur les volets sanitaires. Pour favoriser les échanges, la rencontre s’est structurée autour de trois ateliers thématiques, avant de se conclure par la visite du site de méthanisation.

Sous le hangar, l’ambiance est à la fois studieuse et conviviale. Les participants se regroupent, questionnent, débattent. Techniciens, conseillers et agriculteurs déjà engagés dans la méthanisation : le public est averti et n’hésite pas à entrer dans le détail des pratiques. Ici, pas de discours descendant. Les échanges se font debout, en cercle, au plus près du terrain. Un cadre volontairement concret et fidèle à l’esprit de la journée.

Des résultats rassurants sous conditions

Premier temps fort de la journée : l’atelier consacré aux enjeux sanitaires, animé par Wessam Galia, maître de conférences en qualité et sécurité des aliments à VetAgro Sup. Les résultats présentés se veulent rassurants : aucun signal sanitaire majeur n’a été mis en évidence lorsque les digestats sont issus d’intrants maîtrisés et épandus dans des conditions adaptées. Les sols montrent une forte résilience, avec des marqueurs microbiens déjà présents avant apport. L’intervenant a toutefois insisté sur la nécessité de rester vigilant : connaissance des intrants, respect des délais avant pâturage, choix des périodes d’épandage. Autrement dit, le risque sanitaire n’est pas nul, mais il est maîtrisable lorsque les pratiques sont raisonnées.

Le second atelier s’est par ailleurs intéressé au carbone et à la vie biologique des sols. Les digestats apportent une matière organique déjà partiellement dégradée, contribuant davantage au maintien du stock de carbone qu’à son augmentation rapide. Les essais présentés par Stéphanie Chaverot, conseillère agronomie - environnement à la chambre d’agriculture de l’Ain, montrent que l’activité biologique des sols reste globalement stable après apport, à condition que le digestat s’inscrive dans une stratégie globale. Couverts agronomiques, rotations, restitution des résidus de culture : le digestat n’est pas une solution miracle, mais un outil complémentaire dans la gestion durable de la fertilité des sols.

Très suivi, l’atelier agronomique a quant à lui mis en lumière l’efficacité fertilisante des digestats, notamment en matière d’azote. Présentés par Justin de Rekeneire, du groupe Oxyane, les résultats confirment un réel potentiel de substitution aux engrais minéraux, à condition d’adapter les doses, les périodes d’épandage et les modalités d’application. Enfouissement rapide, prise en compte des conditions climatiques, ajustement aux besoins des cultures : autant de leviers pour limiter les pertes et maximiser l’efficience. Un message largement partagé par les participants, désireux d’optimiser leurs pratiques dans un contexte de tension persistante sur les coûts des intrants.

Frigalet Énergie, l’illustration concrète des enseignements

La journée s’est conclue par la visite de l’unité de méthanisation Frigalet Énergie, installée sur l’exploitation de Pascal Girin. Mise en service en 2019, cette unité agricole en cogénération illustre concrètement les principes évoqués tout au long de la journée. Dotée d’une puissance de 160 kW électriques, elle traite chaque année près de 7 000 t de matières, majoritairement issues des effluents d’élevage et des cultures intermédiaires.

L’installation produit environ 1,2 GWh d’électricité par an, soit l’équivalent de la consommation de 400 foyers, tout en valorisant la chaleur pour les besoins de l’exploitation et d’une fromagerie. Côté agronomie, les 7 000 m³ de digestat brut générés sont épandus sur près de 192 ha, dans le cadre d’un plan de fumure raisonné, contribuant à réduire significativement le recours aux engrais minéraux.

Ainsi, au terme de ce rendez-vous riche en enseignements, un constat s’impose : la valorisation agronomique des digestats est possible, efficace et compatible avec la sécurité sanitaire, à condition de s’appuyer sur la connaissance, le suivi et l’accompagnement technique.

À Grandris, la méthanisation apparaît ainsi non comme une fin en soi, mais comme un outil au service des exploitations, des sols et des productions végétales, pleinement inscrit dans les transitions agricoles en cours.

Rémi Morvan