L’agriculture et l’élevage de Saône-et-Loire à un tournant…
Pour éclairer l’avenir de l’agriculture départementale, l’économiste Thierry Pouch était l’invité de la session de la Chambre d’agriculture du 14 novembre dernier à Davayé. Il a fait part de la perte de compétitivité de l’union européenne et de la dégradation de la balance commerciale de la France tout en appelant à un plan de l’agriculture à la hauteur des enjeux.
La seconde session de la nouvelle mandature de la Chambre d’agriculture de Saône-et-Loire s’est tenue vendredi dernier au lycée de Davayé sous la présidence de Luc Jeannin. En présence du Préfet Dominique Dufour, du vice-président du Département Frédéric Brochot, le thème de cette session était « comment maintenir la production dans un contexte fluctuant et incertain ? ». Cette matinée se voulait « une invitation à penser collectivement l’avenir de notre agriculture, à l’échelle du territoire, avec lucidité et ambition », introduisait le président de la Chambre d’agriculture. Pour éclairer le débat, l’invité du jour était l’économiste Thierry Pouch, responsable études économiques et perspectives à Chambre d’agriculture France.
« En guerre commerciale… »
L’intervenant débutait son exposé par un tour d’horizon des tensions commerciales opposant l’Union européenne aux États-Unis, à la Chine, au Mercosur… Des conflits multiples qu’il n’hésitait pas à qualifier de « guerre commerciale ».
Au sujet des droits de Douane de Trump, Thierry Pouch rappelait que c’est le déficit commercial colossal des États-Unis qui explique cette décision du président américain qui « considère que le reste du monde en a assez profité ». Pour relocaliser la consommation américaine, des obstacles douaniers ont donc été créés pour rendre les produits importés plus chers. Ces droits de douanes se traduiraient par une hausse des prix des produits importés de +30%. Les vins français en seraient les premières victimes ainsi que des produits laitiers, des glaces, des produits de boulangeries, des pâtes alimentaires, énumérait Thierry Pouch.
En juillet dernier, la présidente de la commission européenne Ursula Von Der Layen a négocié que ces pénalités soient abaissées à 15% en échange de la suppression de droits de douane sur l’importation d’énergie et de soja en Europe. Mais même diminués de moitié, ces droits de douanes vont provoquer de grosses pertes de chiffre d’affaires sur les produits cités plus haut, avertissait l’économiste. Face à cela, « soit vous comprimez vos marges à l’exportation ; soit il y a une baisse des exportations sur les gammes intermédiaires et premium. Troisième option : prospecter pour rediriger les flux vers d’autres destinations, Asie, Royaume-Uni, Chine, Canada…
Effet domino…
Les droits de douane américains « frappent fort » également sur les importations en provenance du Brésil et de la Chine, ce qui fait craindre un effet domino, expliquait l’économiste. Faute de pouvoir exporter ses voitures électriques, la Chine a appliqué des sanctions douanières à l’Union Européenne sur les produits agricoles et agro-alimentaires. Les spiritueux, les produits laitiers et la viande porcine en font les frais. Les accords sur le Mercosur font partie de cet effet domino, de même que de nouveaux accords commerciaux inquiétants avec l’Ukraine, la Thaïlande, citait Thierry Pouch.
Sur le marché de la viande bovine, l’Union européenne fait face à la décapitalisation de son cheptel. Parvenant de moins en moins à approvisionner son marché intérieur, elle fait appel aux importations, tandis que la pénurie fait flamber le prix des animaux. La France importe 26% de sa consommation de viande. 63% de cette viande étrangère approvisionnent la RHD. Depuis le début de l’année, l’Europe importe beaucoup de viande étrangère et notamment du Mercosur, informait l’économiste. En 2024, le Mercosur écrasait déjà la concurrence sur les flux mondiaux tandis que l’Union européenne disparaissait des écrans des marchés…
Le marché des céréales subit quant à lui une production de plus en plus cyclique, poursuivait Thierry Pouch. D’une période faste en 2022-2023 avec un prix du blé à 460 €/t, ça s’est écroulé à 190-200 €/t avec des coûts de production en hausse. Cette année, la récolte mondiale atteint 2,3 milliards de tonnes de grain dont 805 millions de tonnes de blé tendre, un record ! Et le prix des engrais remonte. L’Union Européenne taxe les engrais en provenance de Russie. Le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, qui doit se mettre en place au 1er janvier 2026, provoque une frénésie d’achat d’engrais. Les échanges mondiaux de blé sont en recul. L’Algérie n’achète plus de blé à la France…
Dégradation de la balance commerciale
Avec des importations qui prennent de l’importance tandis que les exportations régressent, la compétitivité de l’Union européenne se dégrade dangereusement, s’inquiète Thierry Pouch. Depuis 2008, les débouchés intra européens perdent du terrain et les pays européens sont obligés de se rattraper sur les pays tiers…
En 2025, la France en est à son cinquième déficit commercial agro-alimentaire et il n’est pas exclu qu’elle entre en déficit agricole, annonçait l’économiste qui indiquait que la France est devenue aussi importatrice de sucre…
« Dans la viande, la demande mondiale est orientée à la hausse dans les 10 ans. Donc il faut produire pour avoir des surplus à exporter… Car pour nourrir les hommes, il faut produire. Or, produire est aujourd’hui considéré comme une menace. Mais si on arrête de produire, tout s’effondre », affirmait Thierry Pouch.
« L’agriculture et l’élevage sont à un tournant », synthétisait-il. Des décisions sont à prendre face à la dégradation de la balance commerciale. Il faut un plan pour l’agriculture, de grandes assises impliquant tous les acteurs concernés. Il faut retrouver une politique d’attractivité ; trouver un moyen d’attirer les jeunes à s’installer… Il faut réfléchir sur les débouchés, reconquérir le marché intérieur, les consommateurs, sans occulter les arbitrages budgétaires que ces derniers sont contraints de faire au quotidien. « L’agriculture est devenue le parent pauvre de la politique, il faut inverser cela », concluait Thierry Pouch.
Céréales : travailler les filières locales
En blé tendre comme en maïs, l’offre mondiale est pléthorique cette année alors que la demande est insuffisante, confirmait Rémi Dequesnes, responsable achat à Cérévia (union de commercialisation fédérant Bourgogne du Sud, Dijon Céréales, Terres Comtoises et Oxyane). La récolte de blé vient en effet d’augmenter de 32 millions de tonnes et les principaux pays exportateurs (Argentine, Russie, Europe…) ont tous engrangé davantage de volumes. En maïs, la récolte mondiale a progressé de 43 millions de tonnes, ce qui est colossal, constatait le représentant des coopératives. Ce dernier expliquait cependant que le rythme reste bon à l’export pour le blé. La consommation intérieure est stable et le surplus est valorisé à l’export en Europe, au Maroc, en Égypte, en Afrique de l’Ouest… Dans « une compétition qui fait rage », le marché français reste bien placé, ajoutait Rémi Dequesnes. Au niveau de Cérévia, 65 % de la commercialisation est valorisée localement auprès du tissu industriel, confiait l’intervenant. L’union de coopératives « travaille en filières » pour se démarquer de la standardisation du marché. Ainsi 30 % de la collecte est vendue sous contrats filières : Haris, Nestlé, blé améliorant, blé de force, biocarburants pour les oléagineux, orges de brasserie, maïs Waxy, marque « Nous Autrement »… Notre stratégie, c’est de « diversifier son exploitation le plus possible », concluait Rémi Dequesnes.
Un plan élevage à écrire de toute urgence !
Parlant au nom de la filière bovine et plus particulièrement des abatteurs, Dominique Guineheux, vice-président d’Interbev et directeur achats viande pour le groupe Bigard a évoqué les difficultés de son secteur confronté à une baisse des abattages de 10 % dans un contexte de décapitalisation et de cours des animaux plus élevés que jamais. En peu de temps, la France aurait perdu 49 outils d’abattages passant de 220 à 171 et cette érosion se ferait au rythme d’un abattoir perdu tous les deux mois. Le secteur représente 50.000 emplois sur le territoire, faisait valoir Dominique Guineheux. La pénurie de viande fait craindre que la France devienne de moins en moins auto-suffisante en la matière, d’où de plus en plus d’importations du Brésil, d’Argentine de l’Uruguay, redoutait le vice-président d’Interbev. « Tant que l’on importe que quelques pièces, ça va. Mais si l’on importe 30 % de notre viande, que deviendra le prix de référence ? », interroge Dominique Guineheux. « Nous avons intérêt à nous protéger et à garder de la valeur ajoutée sur le territoire. Je prône d’exporter moins de broutards et de développement l’engraissement en France ». Et le vice-président d’Interbev d’ajouter que la France ne manque pas d’atouts en matière de production de viande (troupeau, races, savoir-faire, filières de qualité…). Mais pour cela, il faut « redonner envie » aux agriculteurs et futurs agriculteurs, plaidait-il. « Il est urgent d’écrire un véritable plan élevage », poursuivait Dominique Guineheux qui évoquait l’installation et la difficile reprise des capitaux. « La contractualisation fait partie de la solution. Il faut que les banques se mouillent un peu aussi. Il y a besoin d’amener de la sécurité aux jeunes qui vont s’installer ». Le vice-président d’Interbev évoquait aussi la fiscalité qui doit favoriser davantage les jeunes et il n’écartait pas non plus le besoin de capitaux extérieurs.