Les agriculteurs n’ont rien à perdre à s'engager dans la solidarité alimentaire !
Sous l’impulsion du Préfet, un travail est engagé en Saône-et-Loire pour démontrer que les exploitants agricoles peuvent s'engager dans des filières de solidarité alimentaire tout en percevant une juste rémunération.

Le 10 avril dernier, le village de La Tagnière était le théâtre d’un séminaire départemental consacré à l’alimentation solidaire en milieu rural. Inscrit dans le cadre d’un « Grand Challenge de la Solidarité », cet évènement était une initiative du préfet de Saône-et-Loire et il était co-organisé avec la chambre d’agriculture, la Communauté de communes du Grand Autunois Morvan (CCGAM) et la Mairie de la Tagnière, avec le soutien de la caisse locale du Crédit Agricole. Ce séminaire réunissait experts, élus, agriculteurs, représentants locaux des quatre coins du département. Autant de porteurs de projets, témoins et éclaireurs venus participer à ce laboratoire d’idées avec ce parti pris de ne rien s’interdire puisque « la ruralité est plus forte que beaucoup ne l’imaginent », introduisait le Préfet. Le monde agricole souhaite s’engager dans l’aide alimentaire et ce séminaire faisait "le pari d’une alimentation solidaire comme débouché pour l’agriculture locale".
Au départ, un double constat : d’un côté, il y a des producteurs en manque de revenu tellement la part qui leur revient a fondu ; de l’autre des consommateurs qui peinent à se nourrir faute de moyens. Pour la profession, « des choses sont à imaginer pour que les producteurs vivent de leur métier et que les consommateurs aient tous accès à des produits de qualité », introduisait le président de la chambre d’agriculture, Luc Jeannin.
Relocalisation de l’approvisionnement
Dans le Grand Autunois-Morvan, cela fait une dizaine d’années que la collectivité cherche à résoudre cette délicate équation. Aujourd’hui, le GAM est « un des tout premiers territoires reconnus pour un Plan Alimentaire Territorial de niveau 2 », faisait valoir la présidente de la Communauté de communes, Marie-Claude Barnay. L’approvisionnement local s’y est organisé, favorisant l’installation d’une douzaine de maraîchers, valorisant la viande bovine locale dans les cantines, en grande distribution et même au sein d’un magasin de producteurs… Soucieuse de la transmission des exploitations, la CCGAM s’intéresse aussi de près au concept d’alimentation solidaire comme en témoignait l’évènement de La Tagnière. La précarité alimentaire est un fléau qui n’épargne pas les campagnes. Or le pari de ce séminaire est de « démontrer aux exploitants qu’ils peuvent s’engager dans l’aide alimentaire tout en percevant une rémunération ».
Épicerie solidaire, chèque alimentaire…
Durant la matinée, plusieurs intervenants ont témoigné d’initiatives locales s’inscrivant dans la solidarité alimentaire en Saône-et-Loire. Depuis un an, le Clunisois compte une épicerie solidaire dans le cadre de son PAT. Ce sont les travailleurs sociaux du secteur qui orientent les personnes vers ce dispositif. Une centaine d’habitants en a d’ores et déjà bénéficié avec des produits vendus 10 à 20 % moins cher. Le territoire a également investi dans un laboratoire partagé de transformation alimentaire. Il permet à différents acteurs du territoire (producteurs, restaurateurs, écoles) d’utiliser des équipements partagés et de développer les circuits courts alimentaires.
En Bresse, le Syndicat Mixte de la Bresse Bourguignonne a initié l’action « mieux manger pour tous », présentait Didier Laurency. L’objectif est d’accompagner 45 familles sur Louhans et Cuisery pour un accès à une alimentation plus naturelle, décrivait l’élu bressan. La démarche se concrétise par un chèque alimentaire d’un montant de 30 € par mois à utiliser sur le marché local auprès de producteurs engagés. Les familles doivent aussi participer à des ateliers thématiques (nutrition, cuisine, découverte des lieux d’achats, visite de fermes…). L’opération bénéficie d’un financement de 70.500 € de la DREETS.
Paniers solidaires…
Dans l’Autunois, Gabriel Joly de la Ferme de la Lutarne écoule une partie de sa production de viande bovine auprès de l’épicerie sociale d’Autun. Dans ces démarches, « les agriculteurs n’ont rien à perdre à s’engager », faisaient valoir les intervenants. Durant le confinement de 2020, la MSA Bourgogne a lancé l’opération paniers solidaires pour soutenir à la fois les familles en difficulté et les agriculteurs en circuits courts, présentait Robert Siraud. Les bénéficiaires sont identifiés par les travailleurs sociaux de la MSA. Les producteurs sont liés par une convention qui fixe un nombre de paniers à fournir par an. En 2024, plus de 3.600 paniers ont été distribués à 134 bénéficiaires dans toute la Bourgogne. Cela représente un budget de 50.000 € financé par la MSA. 10 à 20 % du coût du panier restent à la charge des familles, complétait Robert Siraud.
Le don alimentaire agricole a sa filière
Créée par la FNSEA, Solaal est une association qui facilite et organise le don de produits agricoles invendus. « Nous produisons pour nourrir, or certains de nos produits finissent à la poubelle alors même qu’il y a des gens qui n’ont pas à manger » résumait Thomas Lemée, président de Solaal BFC. L’association est là pour faire le lien entre la production et les associations d’aide alimentaire. Concrètement, les producteurs contactent Solaal directement ou via une appli dédiée. Cette étape permet à la structure d’analyser l’offre. Puis, elle se charge de contacter l’une des associations d’aide alimentaire avec lesquelles elle travaille. Solaal organise le retrait de la marchandise en ferme. Elle assure aussi le suivi administratif, car le don bénéficie d’une réduction fiscale pour le producteur. C’est « un service d’achat/vente solidaire » qui est ainsi proposé aux agriculteurs. Les denrées sont vendues à « un prix juste fixé par le producteur et non négociable », précise Amaëlle Bégin-Doisy, coordinatrice régionale Solaal. 905 tonnes de produits agricoles ont été collectées par Solaal BFC depuis 18 mois au profit de 51 associations. « On souhaite développer des filières solidaires dans les céréales, la viande bovine et le lait », confie la coordinatrice. Avec la CCGAM, Solaal BFC est ainsi en train de construire une filière viande bovine locale dans le Grand Autunois Morvan.
L’ambition de la collectivité va encore plus loin avec le projet d’une « sécurité sociale alimentaire », révélait Fabrice Voillot, vice-président de la CCGAM. Une solidarité alimentaire qui s’appuierait sur un système de cotisations et de conventionnement avec des producteurs qui vendraient à des prix « rémunérateurs, mais raisonnables » et grâce à laquelle, on pourrait imaginer « aller faire ses courses avec sa carte Vitale ! », concluait l’élu.
L’aide alimentaire face à de nombreuses difficultés
La malnutrition est la troisième cause de mortalité dans le monde avec 11 millions de morts par an. En France, 32 % des habitants ne parviennent pas à avoir trois repas par jour toute l’année, rappelait Boris Chevrot, sociologue pour la communauté de communes du Clunisois. La précarité alimentaire touche 10 millions de personnes en France et 190.000 personnes ont recours à de l’aide alimentaire en BFC. L’alimentation et la sécurité alimentaire sont un droit que la précarité économique ne permet pas toujours. Face à cette difficulté, c’est « la débrouille » qui prévaut à la campagne. Mais de plus en plus de ruraux font appel à l’aide alimentaire qui devient même la seule source de nourriture pour une partie d’entre eux : familles monoparentales, jeunes, étudiants, autoentrepreneurs, retraités. L’aide alimentaire s’élève à 1,5 milliard d’euros par an en France avec trois sources de financement : les dons privés, l’aide publique directe et le bénévolat. Pour le sociologue, toute la difficulté est que l’alimentation est soumise à la règle des marchés concurrentiels avec laquelle doit composer l’aide alimentaire.
Des lois comme la loi Garot (lutte contre le gaspillage alimentaire) ou encore la loi ÉGAlim…, tentent de moraliser les choses. Mais même instaurée par la législation, l’aide alimentaire souffre d’un certain nombre de difficultés : une logistique importante, une régularité incertaine, sa dimension stigmatisante… L’essor de l’aide alimentaire est apparu suite aux crises économiques des années 1970-1980 qui ont débouché sur les premières banques alimentaires puis la création des Restos du Cœur. Les surplus commençaient alors à être récupérés pour nourrir les populations les plus vulnérables. À partir des années 1990, les enjeux de qualité et de traçabilité des produits agricoles ont fait leur apparition. Les problèmes de santé liés à l’alimentation ont pris le relais ce qui a fait germer la demande de local. Cette aspiration à la relocalisation des productions a abouti à la mise en place des PAT en 2014. Ce fut aussi le début d’initiatives nouvelles : coop d’achat, association, Amap, chantiers d’insertion maraîchers… Mais ces nouveaux systèmes alimentaires demeurent fragiles. Peu rémunérateurs, ils dépendent beaucoup de financements publics. Ils souffrent d’un morcellement et de difficultés logistiques. Et il y a toujours un problème d’accessibilité avec des circuits qui ne sont pas vraiment à la portée de tout le monde.