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Agrioccasions, les occasions agricoles
En Allemagne

Un raisonnement économique

Qu’est-ce qui explique que certains agriculteurs allemands optent pour
l’installation d’une unité de méthanisation sur leur exploitation ? Le
souci de l’environnement est-il la première des raisons invoquées ? Pas
si sûr…
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L’Allemagne disposerait de 4.000 unités de méthanisation à la ferme contre seulement une vingtaine en France, selon l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe). Cette activité produit de l’électricité et de la chaleur au moyen du biogaz issu de la fermentation d’effluents d’élevage notamment ; une énergie renouvelable donc.
Alors, l’Allemagne est-elle définitivement plus écolo que la France ? On salue régulièrement dans le mouvement écologiste français, à juste titre, l’avance prise par les Allemands dans le développement des énergies renouvelables (biogaz, éolien, solaire photovoltaïque...), y compris chez leurs agriculteurs. Christoph Lübschen, la cinquantaine, élève 180 vaches laitières non loin de Cologne avec sa femme, dans le Land de la Rhénanie du Nord-Westphalie. S’affichant volontiers comme un chef d’entreprise, il s’est lancé dans la méthanisation en 2009 pour consolider un revenu laitier « peu mirobolant ». « C’est d’abord un complément à notre production agricole classique, explique-t-il, parce que la tendance économique dans l’activité laitière n’est pas satisfaisante pour nous ; elle comporte même de gros dangers, il fallait rechercher un complément à notre revenu agricole ». L’éleveur vend le litre de lait 32 centimes d’euro cette année ; or il estime qu’il lui en faudrait 40 centimes pour une bonne rentabilité : « c’est trop pour mourir et trop peu pour vivre », lâche-t-il, lapidaire, dans son étable bien entretenue.

Quels financements ?


Christoph Lübschen a installé son méthaniseur pour un coût s’élevant à 4,5 millions d’euros. Il produit aujourd’hui 1 Méga Watt (MW) d’électricité par an et 6,5 millions de Kilo Watt (KW) d’énergie thermique par an.
Mais comment un agriculteur peut-il financer une telle installation ? L’état d’esprit allemand en faveur des énergies renouvelables explique en partie que les agriculteurs d’Outre-Rhin trouvent assez aisément des financements, dans un pays où la production d’électricité d’origine nucléaire est loin d’être majoritaire comme cela est le cas en France. De plus, l’élevage périurbain de Christoph Lübschen est situé au cœur du bassin d’activité de la région de Cologne, bénéficiant de nombreux axes routiers. Autant d’atouts qui attirent d’éventuels partenaires : « nous aurons ici toujours un avantage logistique par rapport à d’autres. Le gros problème pour ce type d’installation est d’arriver à sécuriser ses approvisionnements en matières végétale et organique, et à revendre l’électricité produite ».
Près de 20 % de l’unité de méthanisation a été financée par un producteur industriel d’énergie installé dans la région, avec qui l’éleveur s’est entendu sur un prix fixe de l’électricité pour 20 ans. A l’issue de cette période, quand il résiliera son contrat, Christoph deviendra un producteur d’énergie à part entière. Le reste de l’installation a été financé à 70 % par un emprunt auprès de banques et à 30 % sur fonds propres.
L’éleveur rhénan n’est pas peu fier de montrer aussi ses installations de panneaux photovoltaïques sur toitures, pour un coût de 2,5 millions d’euros et une production annuelle d’électricité de 200 KW crête. « Les banques prennent un risque, comprend Christoph Lübschen, mais elles y trouvent aussi un intérêt car la question environnementale est importante en Allemagne ». Et de grands producteurs d’énergie y trouvent aussi leur intérêt.

Léguer un élevage rentable
Le méthaniseur, dont la durée de fonctionnement est de 20 ans, mettra 10 ans pour générer un retour sur investissement. L’éleveur, qui produit 9 000 litres de lait par an et par vache, veut léguer à l’un de ses fils une exploitation rentable. Il jouit aujourd’hui pour son activité strictement agricole d’un bénéfice net imposable de 130 000 euros, auquel il espère ajouter dès cette année un revenu supplémentaire compris entre 150 000 et 200 000 euros et tiré de la méthanisation et du solaire photovoltaïque. Christoph Lübschen n’aurait reçu aucune aide de la part des pouvoirs publics pour ses installations énergétiques.
« Notre activité de méthanisation est bonne également pour l’agriculture car ce revenu annexe y est réinjecté et c’est bon pour l’environnement », souligne l’éleveur rhénan. La diversification de son activité sert aux éleveurs voisins ainsi qu’aux industries agroalimentaires de la région, boulangeries comprises, qui lui vendent leurs effluents, leurs déchets alimentaires ou les aliments non consommés, stockés 70 jours dans le digesteur de l’unité de méthanisation. Ces éleveurs se voient remettre en retour, sans achat, ce qui ressort du digesteur, un substrat de fermentation qu’ils épandent sur leurs cultures de maïs et leurs prairies. Le digesteur, lui, est souterrain pour demeurer au sec et ne pas polluer le paysage rural. Il est alimenté en permanence par huit cuves. Les substrats digérés peuvent être stockés six mois sur l’exploitation.

Chaleur juteuse
Christoph Lübschen met aussi dans son digesteur une partie du maïs qu’il cultive sur son exploitation, mais les apports extérieurs en effluents et en déchets agroalimentaires lui permettent de ne pas trop mettre en concurrence son activité de méthanisation et l’alimentation de ses vaches. Mais il ne le cache pas : « Nous discutons actuellement beaucoup en Allemagne sur l’opportunité de poursuivre ou non le développement de la méthanisation, qui est en concurrence avec la production alimentaire. »
Le plus rentable pour l’exploitant reste la production de chaleur tout au long du processus de fabrication du biogaz, mais aussi lors de l’actionnement de la turbine au biogaz qui permet au générateur de produire l’électricité. Cette énergie thermique permet aujourd’hui à l’éleveur-méthaniseur de chauffer ses bâtiments et son eau. « Nous la vendons également à des industriels 4 centimes/KW et nous produisons 6,5 millions KW ; vous pouvez vous imaginer la rentabilité de notre installation ! », insiste l’éleveur rhénan avec un large sourire. Mais les coûts d’investissement destinés à utiliser cette chaleur « sont très élevés », avoue-t-il. Même si devant le hangar du générateur électrique, un doigt pointé vers le sol, il prédit : « Dans moins de dix ans il y aura ici une chaudière qui pourra chauffer le village voisin. »

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