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Union viticole de Saône-et-Loire

Certains « ne veulent pas travailler »

Le 3 septembre, le nouveau préfet, Dominique Dufour, a effectué sa première visite agricole au Domaine Chofflet-Valdenaire à Givry, à l’invitation de l’Union viticole de Saône-et-Loire (lire notre précédente édition). L’occasion pour la profession de dresser un état des lieux préoccupant de la récolte 2025. Et de revenir sur les problèmes de fond, à commencer par le manque de main-d’œuvre, ou plutôt de la perte de la « valeur travail ».

Par Cédric Michelin
Certains « ne veulent pas travailler »
De g. à d., Bernard Moreau, Anton Andermatt, Benjamin Alban, David Cornier, Pascal Cottenceau, Patrice Fortune, le préfet Dufour et le député Dirx.

En ce dernier jour de vendanges, Jonathan Brunot – du domaine Chofflet-Valdenaire à Givry – ne cache pas sa déception. Ayant repris le domaine de ses « beaux-parents » en 2019, ce domaine de 17 ha a une longue histoire remontant à 1710. En grande majorité produisant des vins rouges (15 % de blancs), le domaine a déménagé il y a trois ans dans des locaux équipés de matériels haut de gamme pour viser toujours plus haut en qualité. Encore faut-il que la nature et le climat le permettent. Sa moyenne de 90.000 cols à l’année ne sera pas atteinte avec le millésime 2025. Jonathan Brunot estime à première vue ne faire que 40 % des rendements cette année. De quoi être inquiet pour la suite économique du domaine qui emploie trois permanents, en plus des saisonniers. « On fait tout nous-même, sans faire appel à des prestataires et zéro vente au négoce », est-il fier de contribuer à l’économie locale. Mais les années se suivent, ne se ressemblent pas climatiquement, mais économiquement si. « Comme l’an dernier, le résultat final est une demi-récolte, voire moins, ce qui tend les trésoreries, les ventes déjà pour trois ans… », même si le décalage de chiffres d’affaires est une autre complexité à gérer avec les impôts et cotisations.

Un été à faire la « constatation » des dégâts climatiques

Devant le nouveau préfet, Dominique Dufour et ses services (DDT, DGFip, DEETS, sous-préfectures…), des députés présents (Mr Dutremble et Dirx), des conseillers régionaux (Mr Morel et Mme Mallard), des maires locaux ou élus de Comcom ou encore des représentants de la profession (chambre d’Agriculture, Fédération des caves coopératives, Cuma…), Jonathan Brunot parlait à cœur ouvert : « au risque de choquer, ce n’est pas la qualité qui me fait vivre ! ». Président de l’Union viticole 71, Patrice Fortune rappelait cette règle logique : « ce sont les derniers hectolitres qui font les bénéfices », après avoir couvert les coûts de production.

Une règle valable dans toutes les filières. L’Union viticole et autres sections de la FDSEA ont emmené les services de l’État faire tout l’été pour des « remontées rapides du terrain et faire les constats » des aléas et dégâts climatiques, sur les vignes, les champs, les prés, les bâtiments… glissait Anton Andermatt, secrétaire-général de la FDSEA.

À 20-25 hl/ha de rendement, Jonathan sait qu’il ne sera pas « à l’équilibre » qu’il estime autour de 40 hl. Certes, « à plein rendement, on gagne très bien notre vie » car, la Bourgogne viticole ne connaît toujours « pas trop de problèmes de vente », bien que nombre d’autres vignobles, notamment rouges, souffrent du fait de la déconsommation générale. Pour lui, les prix aux particuliers et les cours « sont peut-être l’arbre qui cache la forêt. Sont-ils dus à notre succès, à nos vins de qualité ou juste à notre manque chronique de vins ? », posait-il la question sans avoir de réponse dans l’assistance. Une chose est sûre, ses investissements vont être moindres, à commencer par le renouvellement de son parc à fûts neufs.

La nature évolue encore plus vite que les fermages

Cette situation va malheureusement s’étendre à toute la Saône-et-Loire, confirmait Benjamin Alban de la chambre d’Agriculture qui décrivait de « grosses attaques de mildiou », de l’échaudage… « Depuis mon installation, je n’ai connu que des années atypiques. Je perds même environ 3 % de mes pieds (dépérissement, climat…). Nos vignes sont devenues de vrais gruyères. Et on amplifie le problème en cherchant le plein rendement » en raison de stocks/trésoreries aléatoires, ne peut que constater Jonathan Brunot qui est à « 100 % en fermages avec beaucoup de propriétaires » qui n’ont pas tous la même approche patrimoniale de leurs vignes. L’Union viticole et la FDSEA vont donc remettre l’ouvrage sur le métier pour améliorer encore le calcul des fermages, prenaient déjà date Patrice Fortune et le président de la section des propriétaires ruraux, Pascal Cottenceau, avec l’aide des services de la DDT. Car, « l’Union viticole travaille énormément sur la question des fermages depuis des années, mais la nature évolue encore plus vite », analysait Patrice Fortune.

Dur de recruter, de fidéliser… de rivaliser

Mais le dossier « chaud » des vendanges reste malheureusement, encore et toujours, le manque de main-d’œuvre pour les vendanges manuelles. Outre la complexification croissante des « tracasseries » administratives, le responsable de la section employeurs de main-d’œuvre à la FDSEA, Bernard Moreau interpellait les élus et le préfet sur le manque de personnel, qualifiés, comme les tractoristes, jusqu’aux saisonniers pour les vendanges. Givry est pourtant aux portes de Chalon. Et le Département permet de cumuler vendanges et RSA. Mais comme le constatent de nombreux vignerons, « malgré 3 millions de chômeurs et 3 millions de personnes en formation, on n’arrive pas trouver et derrière, avec les cultures ou le vivant, on est obligé de jongler » pour garantir ici le chiffre d’affaires d’une année entière de travail.

Plus inquiétant, les agriculteurs et viticulteurs ne peuvent que constater la perte de la « valeur travail. Le travail n’est plus une priorité pour les jeunes et les anciens leur donnent raison », déplorait Bernard Moreau. Même pour une semaine de vendanges, « au premier jour du mois de septembre, bizarrement, j’ai des vendangeurs qui ne reviennent pas comme si de l’argent était tombé dans leur poche », ironisait Patrice Fortune pour souligner la vraie question du niveau de l’assistanat en France par rapport aux salaires ou au coût de la vie de base.

Un recours administratif pour l’hébergement sous tente

Et « cerise sur le gâteau », ceux voulant réellement travailler rencontrent des problèmes de logements sur place, en raison du durcissement des normes d’hébergement sur les exploitations viticoles. Alors que les vans, tentes et camping-cars sont une « réalité », la FDSEA a mandaté un cabinet d’avocat pour « déposer un recours auprès du Ministère de l’Agriculture » afin de lever l’interdiction d’hébergement sous tente qui est autorisé par exemple dans le Rhône voisin. Pour la commission emploi, Denis Chastel-Sauzet prévenait déjà ne pas « vouloir après de contraintes inaccessibles » en plus, « comme l’obligation de la climatisation dans les tentes », plaisantait Patrice Fortune.

Plus sérieusement, les deux vignerons du Beaujolais plaident pour des « logements décents » mais qui correspondent aussi aux réalités des « maisons normales qui n’ont pas des chambres de 25 m2 ». Jonathan Brunot illustrait cette triste réalité, lui qui préfère reprendre chaque année « quatre retraités » plutôt que des « gens en Tesa qui n’ont pas envie de travailler une semaine en continu ». Pas étonnant après de voir que les machines à vendanger et la prestation de service gagnent sur la tradition des équipes de vendangeurs nourris-logés… Le GED Agri-Emploi Rural 71 monte en puissance, mais ne pouvant pas faire de miracles face à toutes ces incohérences politiques.

uv71